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Palestine,
vers l'an 30
"Arrivé
dans la région de Césarée de Philippe,
Jésus interrogeait ses disciples : "Au
dire des hommes, qui est le Fils de l'Homme ?"
"Ils
dirent : "Pour les uns, Jean le Baptiste; pour
d'autres, Élie; pour d'autres encore, Jérémie
ou l'un des prophètes"
"Il
leur dit : "Et vous, qui dites-vous que je suis ?"
"Prenant
la parole, Simon-Pierre répondit : "Tu
es le Christ, le Fils du Dieu vivant."
"Reprenant
alors la parole, Jésus lui déclara :
"Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, car ce n'est
pas la chair et le sang qui t'ont révélé
cela, mais mon Père qui est aux cieux. Et moi,
je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette
pierre je bâtirai mon Église, et la Puissance
de la Mort n'aura pas de force contre elle. Je te donnerai
les clefs du Royaume des cieux; tout ce que tu lieras
sur la terre sera lié aux cieux, et tout ce que
tu délieras sur la terre sera délié
aux cieux."
"Alors
il commanda sévèrement aux disciples de
ne dire à personne qu'il était le Christ."
Matthieu,
16, 13-20
Monts
Tian Shan, Noël 628
Le
novice ne passerait pas la nuit. Le pieu avait pénétré
profondément, et il avait fallu renoncer à
lextraire. Tout en récitant la prière
des agonisants, Mar Utâ saccusait davoir
risqué cette si prometteuse existence dans une
aventure sans espoir. Plus encore, il se reprochait laventure
même. Il fallait se rendre à lévidence :
Dieu ne bénissait pas son dessein. Ses compagnons
payeraient de leur vie son orgueil impie.
Malheur !
Malheur ! Babylone est tombée !
Le
front brûlant en dépit de la bise glacée
qui transperçait la masure, le garçon délirait.
Les
sept fléaux
La grande prostituée
Le fléau de Dieu a terrassé la putain !
Mar
Utâ pâlit. Ces imprécations de l'Apocalypse
que la fièvre dictait au mourant, combien de fois
n'y avait-il pensé, depuis que, fuyant avec leur
précieux fardeau les sbires dHéraclius,
ils avaient quitté Nisibe ? Partout dans l'Empire,
dressés sur des monceaux de cadavres parmi les
ruines fumantes des antiques cités perses, des
oiseaux de sinistre augure proclamaient la fin des temps.
Se pouvait-il quils eussent raison ? Dieu aurait
donc vraiment décidé den finir avec
sa putain ?
Aussi
loin que remontait sa mémoire, Mar Utâ ne
pouvait retrouver le souvenir de la paix. Jamais le message
damour des Évangiles navait été
autant prêché, et jamais les hommes ne sétaient
autant entre-tués. Depuis près dun
siècle, les deux empires qui avaient arraché
le monde à la barbarie uvraient à
leur mutuelle extinction. Un temps, lon avait pu
croire que le Perse vaincrait. Tour à tour, il
avait soumis Antioche, Jérusalem et Alexandrie,
et était même venu défier Constantinople
sous ses remparts. Mais le diable avait voulu que le Romain
lemporte. Du moins provisoirement : ne disait-on
pas quau Hedjaz, en cette Mecque où jadis
Abraham pour la première fois sacrifia au Dieu
unique, un nouveau prophète sétait
levé, qui bientôt lancerait ses hordes sur
les ruines des anciens hégémons ? En
vérité, Dieu avait retiré sa dextre.
LAlliance une fois de plus était rompue.
Révérendissime,
frère Sliha vient de passer.
Loué
soit le Seigneur qui na pas voulu prolonger ses
souffrances !
Mar
Utâ avait le cur brisé. Le jeune Sliha
appartenait à lélite des étudiants
de lécole de Nisibe, où il excellait
dans le commentaire dAristote comme dans celui de
Virgile. Mais surtout, il navait pas de second pour
la Qeryana, la récitation publique des Écritures.
Si exquis était son timbre, si sensuelle son intonation,
si spirituelle sa scansion, quun évêque
étranger en avait eu le souffle coupé au
point den oublier son homélie. Cétait
une voix faite pour porter la Bonne Nouvelle aux confins
du monde. Mais à présent, tandis que la
tempête redoublait, il semblait que cétait
la voix de Dieu qui venait de séteindre à
jamais.
Minuit
approchait. Surmontant leur chagrin, faisant taire leurs
doutes, les moines se préparèrent à
célébrer la naissance de Jésus. On
remisa le corps du jeune martyr dans un coin de létable,
à côté de celui du marchand sogdien.
De bouses séchées on raviva lâtre.
On fit fondre leau de la consécration. Des
quatre lourds coffres ceinturés de fer, on improvisa
un autel. Tous sappliquaient à oublier les
assassins de Sliha qui, dès laube, réclameraient
aussi leurs vies. Morts en sursis, ils ne voulaient penser
quau Ressuscité.
Un
an auparavant, jour pour jour, dans léglise
de Kirkouk resplendissante, Mar Utâ avait célébré
Noël en présence dHéraclius triomphant :
le Shahinshah, Khosrô II "le Victorieux",
venait de périr ignominieusement, abandonnant son
empire aux armées de Constantinople. Dans la liesse
ambiante, seul de tous les prélats officiant, Mar
Utâ avait perçu un funeste présage.
Tandis quil encensait le souverain selon le rite,
il avait croisé son regard : cétait
celui du loup guettant sa proie. Aussitôt il avait
su quil faudrait fuir. Le règne du Perse,
sectateur de Zoroastre, avait été pour Mar
Utâ et les siens synonyme de relative tolérance.
Avec le Romain reprendraient les persécutions.
Certes, comme lui Mar Utâ était chrétien,
mais de variété nestorienne, en un temps
qui haïssait la variété. Lenfant
dont on commémorait la naissance, il professait
quil nétait point Dieu.
On
rompit le pain et but le vin avec une ferveur inouïe.
Tous chantèrent comme sils avaient voulu
conjurer lassourdissant silence de Sliha. Par la
magie des psaumes la crasseuse étable à
yack perdue dans la plus païenne des contrées
fut un instant le cur de lÉglise universelle.
Puis, le mystère accompli, leffusion retomba,
on oublia les aimables bergers de l'Évangile et
lon se souvint des assassins.
Maître
révérendissime, puis-je poser une question ?
Interdits,
les moines se figèrent. Celui qui, agenouillé
aux pieds de Mar Utâ, osait lapostropher ainsi,
nétait autre que Shahpuhr, un exégète
de grande classe, issu, comme son cousin Sliha, dune
des plus illustres familles de Syrie. De la graine de
patriarche, si Dieu lui prêtait vie.
En
vérité, mon fils, je métonnais
que vous ne l'eussiez point déjà fait.
Maître,
que Dieu me pardonne, mais aucun de nous natteindra
Tourfan, sans parler de Tch'ang-ngan
Nul
ne protesta : ils sétaient déjà
fait une raison. Dehors, impatients den finir, les
gueux étaient cent peut-être, armés
de masses, de haches et dépieux, rendus fous
par la vision des lourds coffres de fer, et plus furieux
encore par les jours de poursuite harassante et de vaines
embuscades.
Cependant,
continua Shahpuhr, ce que dix hommes réunis ne
peuvent accomplir, un seul, avec laide du Seigneur,
le pourrait peut-être.
Puis,
désignant les coffres, il conclut sa requête :
Sil
n'en faut sauver quun, lequel ?
Alors,
comme libérés par lexpression dune
pensée quils réprimaient depuis longtemps,
les moines unanimes sécrièrent :
Le
Bazar ! Il faut sauver le Bazar !
Mar
Utâ ne put retenir un sourire en songeant à
la tête que feraient les brigands en découvrant
le contenu de ces coffres tant convoités. Car comment
ces barbares pouvaient-ils comprendre quon exposât
sa vie pour cela ? Comment expliquer à des
bêtes le prix de ces modestes feuilles de papyrus
ou de parchemin couvertes des signes étranges,
de ces rouleaux, de ces volumes reliés de cuir
craquelé ? Comment dire à ces affamés
que des nations entières se repaissaient du lait
de ces codex, du miel de ces volumen ?
Comment admettraient-ils, quand ils ne s'y résolvaient
qu'en dernière extrémité pour leur
clan ou leur territoire, quon offrît sa vie
sans regret pour des livres ?
Les
coffres renfermaient soixante manuscrits rarissimes, les
soixante uvres majeures de la bibliothèque
de Nisibe lessence de son enseignement
soixante ouvrages fondamentaux soustraits en grand secret
aux perquisitions des chasseurs dhérétiques
dHéraclius. Sous le règne du Sassanide,
Nisibe avait prospéré au point de devenir
le principal centre chrétien de recherche et denseignement
de Perse, attirant les esprits les plus brillants de Mésopotamie.
A présent que son protecteur païen nétait
plus, luniversité était en danger
de mort : le très chrétien Héraclius,
soucieux de ne pas déplaire à Rome, avait
promis déradiquer de son empire toute doctrine
dissidente. Voilà ce quà Kirkouk Mar
Utâ avait surpris dans le regard du loup.
De
retour à Nisibe, il avait convoqué la faculté.
Depuis vingt ans, le siège du katholikos était
vacant, et en sa qualité de recteur magnifique,
Mar Utâ était la plus haute autorité
de lÉglise nestorienne. Il neut aucun
mal à convaincre lecteurs et docteurs du danger
mortel qui les menaçait. La mémoire de la
fermeture de lécole dÉdesse
et des persécutions qui sensuivirent était
encore vive parmi les anciens. Mais, plus que le souvenir
de la vindicte de Rome, cest la perspective dune
prochaine subversion musulmane de lancien empire
sassanide qui acheva de les convaincre : bientôt
il ny aurait plus dans le monde connu de havre sûr
pour la vraie doctrine. Pour survivre, il lui fallait
abandonner ce sol où elle était née
et chercher ailleurs la protection quil ne lui offrait
plus. Mais où aller ? LEmpire romain
dominait le monde de la Bretagne à Constantinople.
Bientôt lIslam submergerait lAfrique
et le Moyen Orient, davantage peut-être. Le terme
de leur exode ne pouvait être quhors datteinte
des deux puissances, bien au delà donc des limites
de lAsie centrale, au delà encore du bassin
du Tarim, au delà même de loasis de
Tourfan. La nouvelle terre promise se situait forcément
en ce pays mystérieux reconnu depuis peu par les
négociants perses : le pays de Qin. Cest
en ce terreau vierge que, nouveau Moïse, Mar Utâ
transplanterait les soixante scions emportés de
Nisibe, cest là que refleurirait la pensée
de Nestorius. Telle était la folie que son orgueil
lui avait dictée, et quils sapprêtaient
à racheter de leurs vies.
La
faveur de Dieu avait pourtant paru accompagner leurs premiers
pas. Grâce aux communautés nestoriennes établies
le long de la route de la soie, ils avaient cheminé
sans encombre et trois mois avaient suffi pour couvrir
la distance de Nisibe à Samarkand. Là, un
marchand sogdien converti sétait offert de
les conduire à Tourfan où ils espéraient
passer lhiver. Hélas la traversée
du Pamir avait été semée dembûches,
si bien quils n'avaient atteint le Tian Shan qu'avec
les premières neiges. La sagesse aurait été
dattendre à Koutcha le retour du printemps,
mais Dieu avait obscurci leur raison. Sourds aux avis
de leur guide, ils avaient décidé de poursuivre.
Dès le lendemain, la tempête s'était
déchaînée. Quand deux de leurs frères
avaient péri dans une avalanche, il était
trop tard pour rebrousser chemin. Le sogdien connaissait
à quelques jours de marche une étable à
yacks où ils pourraient sabriter en attendant
une éclaircie. Mais le soir même, ils été
tombés dans la première embuscade.
Paix !
ordonna Mar Utâ, et tous se turent. Frère
Shahpuhr a raison. Nous résigner serait péché.
Tant que nous vivrons, nous aurons le devoir de tenter
quelque chose. A la faveur de la nuit, et tandis que les
autres feraient diversion, lun de nous pourrait
séchapper.
Ils
approuvèrent.
Reste,
poursuivit-il dun ton moins assuré, reste
la question du livre
Un
grondement réprobateur séleva. Comme
si le choix ne simposait pas ! Si une uvre,
une seule, devait être arrachée au néant,
cétait évidemment le Bazar
d'Héraclide de Damas. Cette fois, Mar Utâ
sentit que son autorité ne suffirait pas à
ramener l'ordre. "Héraclide de Damas" était
le pseudonyme sous lequel, après sa déportation,
s'était exprimé le fondateur de leur Église,
Nestorius. Il avait beau être leur chef, il aurait
du mal à leur faire admettre que ces coffres celaient
quelque chose dautrement vital pour le Verbe que
les mémoires de l'ancien patriarche de Constantinople.
Tout exténués et dépenaillés
quils fussent, ces hommes représentaient
la fleur des théologiens de Nisibe où depuis
toujours Nestorius était en tout l'absolue référence.
Paix,
mes frères, paix!
Cétait
une erreur. Quil les appelât ses frères
et non ses fils dénonçait son incertitude.
Les religieux le sentirent, qui au lieu de faire silence
instantanément prolongèrent quelques secondes
leur brouhaha.
Mes
frères, poursuivit Mar Utâ, vous me savez
attaché comme vous à notre père commun,
et mon cur saigne autant que les vôtres à
lidée quà moins dun miracle,
son uvre périra avec nous dans ces montagnes.
Ces
paroles destinées à apaiser ses collègues
portèrent le scandale à son comble. Les
uns grondaient, dautres roulaient des yeux, un autre
même cracha de dégoût. Tout assiégée
et menacée quelle fût, la petite communauté
était au bord dun schisme. Soudain, comme
mus par la même inspiration, tous se tournèrent
vers le seul dentre eux dont le prestige pût
être comparé à celui de Mar Utâ :
Shahpuhr. Un silence solennel se fit pour accueillir son
verdict.
Shahpuhr
se dressa, savança vers Mar Utâ, puis
sinclinant profondément, saisit le bas de
sa robe maculée de boue et le baisa.
Parle,
Maître. Nous obéirons.
Loin
de calmer les esprits, ce geste de soumission de celui
dont ils avaient espéré faire leur champion
acheva dexaspérer les mutins. Mar Utâ
vit venir le moment où leur nature passionnée
prendrait le dessus. Pour avoir été maintes
fois témoin de la violence de leurs emportements
au cours de controverses purement académiques,
il les savait capables des pires extrémités.
Cétaient de rudes lutteurs, qui ne se payaient
pas de mots : lors dune dispute théologique
particulièrement chaude, deux de ces gaillards
avaient mis en déroute un légat du pape
pourtant escorté de vingt gardes. Linfortuné
avait tant craint pour sa vie que de retour sain et sauf
à Rome il sétait empressé daccrocher
un ex-voto dans le baptistère du Latran !
Réalisant
quil néchapperait pas à une
complète confession, Mar Utâ, sans un mot,
prit sur sa poitrine une des clés qui y pendaient,
sapprocha du plus fort des quatre coffres, sagenouilla
comme devant le Saint Sacrement, y saisit un rouleau enveloppé
dune pièce de cuir, le dégagea, le
baisa, puis se tournant vers lassemblée muette,
léleva au dessus de sa tête comme les
Juifs font de la Torah et loffrit à ladoration
de ses frères.
Comme
frappés deffroi, tous se prosternèrent.
Lantique
rouleau de papyrus portait, accrochés à
des rubans aux couleurs délavées, à
la manière des traités que font entre eux
les rois, un grand nombre de sceaux, tous brisés,
à lexception du dernier, que chacun des érudits
présents reconnut sans peine : le propre sceau
de Nestorius. Mais cette signature, somme toute familière,
nétait pas la cause de leur terreur. Ce qui
les frappait d'effroi, cétait la présence,
parmi tous les sceaux, de celui du Prince des apôtres.
Sapprochant
avec crainte pour baiser la relique, ils eurent tôt
fait didentifier les autres seings. Un seul nétait
point dun pape : celui de Nestorius.
Raffermi,
Mar Utâ rompit le silence.
Cest
un secret que vous ne deviez jamais connaître. Cette
épître fut dictée quelques jours avant
son martyre par saint Pierre en personne, comme en atteste
le sceau que vous avez tous identifié. Cest
pourquoi elle est connue des initiés sous le nom
de Bulle de Pierre. Elle est adressée à
ses seuls successeurs, à charge pour eux de la
sceller à nouveau après en avoir pris connaissance,
afin den interdire la lecture à quiconque.
Comme vous pouvez le constater elle porte, appendus sous
la marque du Pêcheur dans lordre de leur accession
à son trône, les sceaux de tous les papes,
de Lin et Clet sans interruption jusquà Innocent
1er, quarantième et dernier pontife à lavoir
tenue entre ses mains.
A cet instant tous retinrent
la même question. Seul Shahpuhr osa larticuler :
Révérendissime
Maître, comment cette bulle destinée aux
seuls évêques de Rome est-elle venue entre
les mains de notre père bien-aimé ?
Je
lignore, répondit Mar Utâ avec aplomb.
Pieux
mensonge : la vérité leût
contraint à parler de fraude et de trahison, mais
il se refusait à souiller de considérations
profanes ce moment dintense communion. Cétait
faire peu de cas de la perspicacité de Shahpuhr.
Le
sceau de Nestorius est encore intact, poursuivit le jeune
théologien. Est-ce à dire que depuis deux
siècles aucun pape na eu connaissance du
message de Pierre ?
Sans
doute notre père bien-aimé avait-il des
raisons de le croire plus en sûreté entre
ses mains quentre celles de nos adversaires. Aussi,
après avoir été déposé
par le Concile d'Éphèse, lemporta-t-il
en son exil d'Antioche, puis à Oasis en Haute Égypte
où, comme vous savez, la vindicte de Théodose
finalement le relégua. Cest le katholikos
Mar Aba qui, en 540, jugeant la situation de notre Église
en Perse suffisamment stable, transféra ce trésor
en notre bibliothèque de Nisibe. Aujourdhui
quil se trouve à nouveau menacé, il
nous revient lhonneur insigne et la responsabilité
immense de lui trouver un nouvel asile. Tel est lunique
raison de notre voyage.
Au
moins, Maître
insista Shahpuhr
Quoi
encore ? le coupa Mar Utâ excédé
par cette obstination incongrue.
Si
nous devons mourir, au moins que nous sachions pourquoi !
La
mort du corps nest rien. Craignez plutôt celle
de lâme. Ce savoir corromprait la vôtre
à jamais.
Au
murmure hostile qui lui répondit, Mar Utâ
réalisa qu'il ne s'en tirerait pas avec une menace.
Il lui fallait lâcher du lest.
Tout
ce que je puis vous en révéler est que Pierre
y rapporte la réponse que Jésus fit après
qu'il lui eût déclaré : "Tu es
le Christ, le Fils du Dieu vivant".
A
ces mots, l'émotion des religieux, déjà
intense, atteignit son paroxysme. Ce passage des Évangiles
les avait souvent interpellés. Il constituait leur
principale pomme de discorde avec Rome, l'incontournable
obstacle à toute réconciliation. Il comportait
en effet deux énoncés que récusaient
les disciples de Nestorius : d'abord celui où
Pierre reconnaissait en Jésus le fils de Dieu,
blasphème attentatoire à labsolue
transcendance de ce dernier; Ensuite, le "Tu es Pierre
et sur cette pierre je bâtirai mon Église
"
sur lequel Rome depuis l'origine fondait sa prétention
à la primauté. Pour ces deux raisons, l'épisode
en question leur était éminemment suspect,
d'autant plus que les récits qu'en faisaient les
évangélistes différaient considérablement
les uns des autres. De fait, seul le témoignage
de Matthieu comportait l'affirmation de la filiation divine
de Jésus. Rapportant la même scène,
Marc se contentait de faire dire à Pierre :
"Tu es le Christ", Luc consentant à préciser
"le Christ de Dieu", tandis que Jean se réfugiait
dans un prudent silence. A part Matthieu donc, aucun ne
se risquait à affirmer que Jésus était
fils de Dieu. Et pareillement, des quatre évangélistes,
seul Matthieu rapportait le fameux "Tu es Pierre
"
Mais
de tous les moines, le plus excité était
Shahpuhr. Au cours de ses recherches, l'exégète
avait passé de longues heures à méditer
sur les contradictions existant entre les différentes
conclusions de la même scène. Matthieu la
terminait en effet ainsi : "Alors il commanda
sévèrement aux disciples de ne dire à
personne qu'il était le Christ", ce qui laissait
entendre que Jésus avait approuvé l'affirmation
par Pierre de sa filiation divine. Or, les autres évangélistes
étaient beaucoup plus ambigus, Marc se contentant
de "Il leur enjoignit de ne parler à personne
de lui", et Luc d'un "de ne dire cela à
personne" encore moins spécifique. Pour le
théologien, il était clair que dans sa vague
généralité le "cela" de Luc
était l'énoncé le plus fidèle
à la vérité et que l'interdit de
Jésus se rapportait de manière globale à
tout ce qu'il avait dit en réponse au "Tu es
le Christ
" de Pierre. Rien ne permettait en
revanche de savoir s'il l'avait approuvé ou contredit.
Tout ce qu'on pouvait légitimement en déduire
était qu'en réponse à Pierre, Jésus
avait prononcé certaines paroles puis interdit
de les rapporter. En ce sens, des quatre évangélistes,
seul Jean, en observant un silence total sur cet épisode,
avait réellement obéi à l'injonction
de son maître. Quant à Matthieu il avait,
en explicitant l'objet de l'interdit ne dire à
personne qu'il était le Christ soit
trahi soit menti.
Shahpuhr
se prit à rêver. De la solution de cette
énigme dépendait, non seulement le sort
des fils de Nestorius, qui pouvaient en espérer
sinon une revanche, du moins une réhabilitation,
mais au-delà celui de l'Église universelle.
Or voici qu'il existait un témoignage écrit
de Pierre sur ce que Jésus avait vraiment dit de
lui sur la route de Césarée, et ce témoignage
était là, sous ses yeux, à portée
de sa main
Il nest plus temps de palabrer, pressa Mar Utâ.
Qui d'entre nous sauvera la Bulle ?
Tous
savancèrent, mais Shahpuhr fit un pas de
plus. Son supérieur nhésita pas. Cétait
le plus jeune, le plus leste, le plus vigoureux :
si quelquun pouvait réussir, assurément
cétait lui. Sa foi était ferme, vaste
son érudition, inébranlable sa loyauté :
même isolé dans le royaume de Qin, il servirait
avec honneur la vraie doctrine. Il lui confia le rouleau
sacré.
Shahpuhr
à cet instant surprit comme une supplication silencieuse
sur les visages défaits de ses frères.
Maître,
dit-il en désignant le Bazar, j'aurai assez
de force pour les deux.
Mar
Utâ, ému, n'eut pas le cur de refuser.
Si
je réussis, sinquiéta le jeune homme,
que dois-je en faire ?
Quelquun
viendra qui saura.
Shahpuhr
voulut se prosterner une dernière fois mais Mar
Utâ le retint.
Tu
connaîtras la tentation, chuchota-t-il en létreignant.
Quoiquil arrive, mon fils, je ten conjure :
ne louvre pas !
Hors
dhaleine, il sécroula contre un arbre.
Le jour était complètement levé à
présent. Où quil portât son
regard, il ne rencontrait que murailles de glace. Il le
savait pourtant, de l'autre côté passait
la piste de Tourfan. Avec laide de Dieu, il y rencontrerait
une caravane attardée.
La
neige ne tombait plus et Shahpuhr regardait avec dépit
la trace dénonçant son passage. Pourquoi
la tempête qui sétait acharnée
sur eux cinq jours durant sétait-elle apaisée
précisément au moment où il avait
le plus besoin delle ? Inquiet, il tendit loreille,
attentif au moindre bruit qui lui eût signalé
lapproche dun ennemi.
Il
fallait repartir. Il n'avait que deux heures davance
sur ses poursuivants. Pour les lui offrir, ses frères
sétaient sacrifiés. Entonnant un cantique,
ils sétaient portés au devant des
assiégeants éberlués. Deux heures
durant, tandis quil en gravissait le versant le
plus abrupt, le défilé avait retenti du
chant des martyrs et des hurlements des assassins. Puis
un grand silence était tombé. Shahpuhr demeurait
seul sous le ciel hostile.
La
corde retenant les manuscrits lui cisaillait lépaule.
Cherchant à la relâcher, il la dénoua.
La Bulle en tombant jaillit de son enveloppe de cuir.
Sur la neige les sceaux perlaient comme du sang. Dans
son intégrité, celui de Nestorius lui semblait
un défi.
De
sa vie, Shahpuhr navait connu quune maîtresse :
la vérité. Cétait un service
exigeant, auquel il avait consacré la totalité
des ressources de son cur et de son intelligence.
Les textes sacrés ne lui inspiraient aucune terreur,
seulement le désir intense de les pénétrer
et den aspirer le sens. Le sceau intact nétait
pas seulement un défi : cétait
une insulte. Il le rompit.
Dès
les premiers mots, il sut quil ne connaîtrait
point le salut.
Il
acheva pourtant.
Quand
il leva les yeux, deux heures s'étaient écoulées.
Le
barbare était là.
Shahpuhr
neut que le temps dinterposer le rouleau,
dérisoire tentative tandis que sabattait
le sabre. La Bulle détourna le premier coup.
Le
second le décapita net.
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