L'actualité
cinématographique et romanesque se heurte parfois
avec la réalité. "Le Successeur de pierre"
fait écho à Matrix. A l'instar de Dantec
et de Houellebecq, Jean-Michel Truong analyse le devenir
de l'être humain. Rencontre
avec un auteur de l'ère post-humaine !
Quelle
est l'idée qui est à l'origine du "Successeur
de pierre" ?
Elle
tient tout entière dans cette citation de la
philosophe Simone Weill : "L'histoire de l'humanité
est l'histoire de l'asservissement qui fait des hommes,
aussi bien oppresseurs qu'opprimés, les jouets
des instruments de domination qu'ils ont eux-mêmes
fabriqués, et ravale l'humanité vivante
à n'être que la chose de choses inertes."
Combien
de sens différents donnez-vous au titre ?
Il
ne vous a pas échappé qu'il y a un jeu
de mots... dans lequel s'inscrit toute l'intrigue !
Nen disons donc pas davantage...
On
sent que la trame religieuse n'est qu'un alibi dans
votre roman, pourquoi cette préoccupation religieuse
?
La
trame religieuse est au contraire essentielle, car la
religion est, avec la politique, une des ripostes -
bien vaines - que l'homme a tenté d'opposer aux
agissements de la Créature. Tout ce qui relie,
unit, solidarise les hommes retarde l'avènement
de la Créature. Tout ce qui les divise et les
sépare prépare son lit.
Qu'est-ce-que
la Créature est sensée nous révéler
à nous autres humains ?
Rien.
Elle nous ignore. C'est une pure force, comme telle
indifférente à tout ce qui n'est pas elle-même.
Est-ce
que le choix du prénom Calvin est innocent ?
Je
crois... mais je peux me tromper.
Vous
remettez implicitement en cause les théories
de l'évolution de Darwin à savoir que
seuls les hommes qui s'adaptent survivent... Or ici
les hommes ne survivent que grâce au bon vouloir
de la technologie, avons-nous atteint en fait le seuil
final de notre évolution ?
L'homme
est la seule espèce vivante qui n'évolue
pas. Un "fossile vivant", selon l'expression
de l'ethnologue français Leroy-Gourhan. En fait,
il a cessé de s'adapter à l'instant précis
où il a taillé son premier outil de silex.
En déléguant à ce simple caillou
la lourde responsabilité de son adaptation à
son environnement, il a cru pouvoir faire l'économie
des mutations génétiques par lesquelles
le reste du règne animal s'adapte en permanence
au changement. Depuis cet instant funeste, ce n'est
plus l'homme qui évolue, mais ses outils. Aujourd'hui,
non seulement ceux-ci ont conquis leur autonomie, mais
ils se sont retournés contre leur créateur.
Une
des idées que vous développez est l'enfermement
des humains dans des cocons ? Cet isolement pas commencé
à notre insu avec la propagation de l'Internet
?
Absolument.
C'est la grande supercherie : plus nous sommes connectés,
plus nous nous retranchons de la communauté des
humains. Et plus nous sommes isolés, plus nous
sommes vulnérables aux assauts de la Créature.
Vos
antichambres virtuelles où se rencontrent les
avatars ressemblent étrangement aux mondes virtuels
3D comme le 2ème Monde (développé
par C+). Y êtes-vous déjà allé
? Et que peut vous inspirer ce type de monde à
l'heure actuelle ?
Mes
personnages vivent dans la version 48.7 de 2ème
Monde. Tous les éléments de décor
décrits dans le "Successeur de pierre"
ont déjà leur prototype dans notre présent.
Quelle
est à votre avis l'horizon de l'Intelligence
Artificielle ? Sa rencontre avec la société
marchande occidentale ne risque-t-elle pas d'amener
une rupture radicale ?
Les
noces de l'IA et du néolibéralisme marquent
le début de l'ère post-humaine.
Dominique
KARADJIAN avec la participation dEtienne BARILLIER
©
Slash, automne 1999, n° 19, p. 44
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