Dialogue avec les lecteurs
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page mise à jour le 2/11/06

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Martha Koza, 20/11/01 : Le Successeur de pierre - traduit en allemand?
D'origine autrichienne, nous utilisons l'Internet pour garder le contact avec nos amis en Autriche.
J'ai conseillþ votre livre Le Successeur de pierre š mes amis, malheureusement les moteurs de recherche sur les sites allemands ne le rþfþrencent pas.
Y-a-t-il une traduction en allemand dþjš fait ou en cours?
Merci pour les bons moments que j'ai passþ en lisant votre livre.
Une expþrience que je souhaiterais partager avec mes amis qui ne maîtrisent pas le franÐais.

Jean-Michel Truong :
La seule traduction du Successeur existant š ce jour est en... corþen ! Je n'ai pas entendu parler de projet en allemand, š mon grand regret. Je ne manquerai pas de vous avertir si la situation devait changer. 
Merci en tout cas pour votre soutien.

Clþment, 20/12/01 : La mission m'est dþlicate...
Comment un lycþen de 17 ans, avec tous les clichþs qui le suivent š la trace, peut-il communiquer franchement avec un auteur qui est peut-¡tre en phase de bouleverser tout son mode de pensþe?
Prþsentation :  Clþment, Reims, 17 ans, Terminale, a achetþ & lu Le Successeur de pierre š la suite d'un article dans "Epok" (Le "magazine" de la Fnac.)
Un extrait de Hygiúne de l'assassin, d'Amþlie Nothomb (Albin Michel) :
 
â - Il y a tant de gens qui poussent la sophistication jusqu'š lire sans lire.  Comme des hommes-grenouilles, ils traversent les livres sans prendre une goutte d'eau.
- Oui, vous en aviez parlþ au cours d'une entrevue prþcþdente.
- Ce sont les lecteurs-grenouilles.  Ils forment l'immense majoritþ des lecteurs humains, et pourtant je n'ai dþcouvert leur existence que trús tard.  Je suis d'une telle na´vetþ.  Je pensais que tout le monde lisait comme moi ; moi, je lis comme je mange : Ða ne signifie pas seulement que j'en ai besoin, Ða signifie surtout que Ða entre dans mes composantes et que Ða les modifie.  On n'est pas le m¡me selon qu'on a mangþ du boudin ou du caviar; on n'est pas le m¡me non plus selon qu'on vient de lire du Kant (Dieu m'en prþserve) ou du Queneau.  Enfin, quand je dis â on Ž, je devrais dire â moi et quelques autres Ž, car la plupart des gens þmergent de Proust ou de Simenon dans un þtat identique, sans avoir perdu une miette de ce qu'ils þtaient et sans avoir acquis une miette supplþmentaire.  Ils ont lu, c'est tout : dans le meilleur des cas, ils savent â ce dont il s'agit Ž. Ne croyez pas que je brode.  Combien de fois ai-je demandþ, š des personnes intelligentes : â Ce livre vous a-t-il changþ ? Ž Et on me regardait, les yeux ronds, l'air de dire : â Pourquoi voulez-vous qu'il me change ? Ž
- Permettez-moi de m'þtonner, monsieur Tach : vous venez de parler comme un dþfenseur des livres š message, ce qui ne vous ressemble pas.
- Vous n'¡tes pas trús malin, hein ? Alors, vous vous imaginez que ce sont les livres â š message Ž qui peuvent changer un individu ? Quand ce sont ceux qui les changent le moins.  Non, les livres qui marquent et qui mþtamorphosent, ce sont les autres, les livres de dþsir, de plaisir, les livres de gþnie et surtout les livres de beautþ.  Tenez, prenons un grand livre de beautþ: Voyage au bout de la nuit.  Comment ne pas ¡tre un autre aprús l'avoir lu ? Eh bien, la majoritþ des lecteurs rþussissent ce tour de force sans difficultþ.  Ils vous disent aprús : â Ah oui, Cþline, c'est formidable Ž, et puis reviennent š leurs moutons. €videmment, Cþline, c'est un cas extr¡me, mais je pourrais parler des autres aussi.  On n'est jamais le m¡me aprús avoir lu un livre, fòt-il aussi modeste qu'un Lþo Malet: Ða vous change, un Lþo Malet.  On ne regarde plus les jeunes filles en impermþable comme avant, quand on a lu un Lþo Malet.  Ah mais, c'est trús important ! Modifier le regard: c'est Ða, notre grand oeuvre.
- Ne croyez-vous pas que, consciemment ou non, chaque personne a changþ de regard, aprús avoir fini un livre ?
-Oh non ! Seule la fine fleur des lecteurs en est capable.  Les autres continuent š voir les choses avec leur platitude originelle.  Et encore, ici il est question des lecteurs, qui sont eux-m¡mes une race trús rare.  La plupart des gens ne lisent pas.  A ce sujet, il y a une citation excellente, d'un intellectuel dont j'ai oubliþ le nom : â Au fond, les gens ne lisent pas ; ou, s'ils lisent, ils ne comprennent pas ; ou, s'ils comprennent, ils oublient. Ž Voilš qui rþsume admirablement la situation, vous ne trouvez pas ? Ž (pp. 56-58)

 
Je ne me considúre pas comme "la fine fleur des lecteurs", cependant....
Je n'oublierais pas.
Je n'ai pas lu, j'ai rþflþchi š partir des questions que vous soulevez.
Ce livre m'a rþellement changþ. J'apprþhende plus l'avenir dþsormais, et š juste titre. Je n'ai pas votre sorte d'acceptation de la finalitþ. Je me raccroche trop š ce qu'"on" m'as inculquþ pendant plus d'une dþcennie : l'homme est beau, l'homme est vrai. Je ne suis pas le moins du monde croyant mais mon púre est professeur de S.V.T. dans un lycþe. Il m'a appris ce que c'þtait la vie merveilleusement bien, et je la respecte, ou pense faire mon maximum pour la prþserver. Jamais je n'avais envisagþ "L'intelligence" comme une sorte de vie et une finalitþ.
Merci.

Jean-Michel Truong :
Je reÐois votre message au moment o¶ je boucle ma valise. Je n'ai donc pas le temps d'y rþpondre comme je le souhaiterais.
Permettez-moi donc juste une remarque : le cerveau n'est pas un organe digestif, comme semble le croire l'auteur que vous citez. Il n'est pas fait pour absorber tel quel tout ce qui le traverse. Ne laissez donc aucun livre - pas plus les miens que d'autres - "modifier (votre) regard" ou, comme vous l'þcrivez, "bouleverser tout (votre) mode de pensþe". Lisez, laissez-vous interpeller par les visions des auteurs, mais apprenez aussi š leur rþsister : les poútes, disait Aristote, sont de grands menteurs. Nitchy est un maître, certes, mais c'est surtout un maître manipulateur. Et la vraie vie de Calvin ne commence qu'š l'instant o¶ il s'arrache š son emprise.
Merci en tout cas pour ce message qui me touche fort. Et bonne chance š vous dans la vie !

Marie-Salsa Brossollet, 27/12/01 :
Monsieur, je viens de passer la nuit avec Totalement inhumaine et je vous remercie trús vivement de donner toujours š vos lecteurs, depuis l'inoubliable Reproduction interdite, le grand plaisir de "carburer" : et de carburer chacun š son niveau, le mien þtant celui lamentable du Cheptel le plus ignare en matiúres scientifiques, þconomiques etc.
Merci aussi de donner de tentantes perspectives bibliographiques. Et bravo pour l'þcriture. J'ai adorþ nombre de vos trouvailles, comme ce "jour du gigot" plein de bonnes odeurs o¶ toute la famille gueule autour de la table : je regrette d'avance pour le Successeur qu'il n'en connaisse jamais les plaisirs et le pathos !
A ce point je reprends les mots d'Amaury Mouchet 10/11/01 : ce qui suit n'þtant que mes divagations, arr¡tez ici votre lecture ! Avec tous mes voeux de bonne annþe

1) Je suis surprise de votre amour/haine envers ce Successeur, qui est soit une "immense espþrance" en regard du "tableau d'horreurs" de l'humanitþ, soit, justement, l'acteur vþritable de ces horreurs (l'þquivalent du Diable, quoi), comme votre livre le dþmontre : aprús tout, c'est lui le grand maître d'oeuvre depuis la libþration de la bouche par la main, et nous nous ne sommes coupables que d'¡tre un Cheptel imbþcile.
Alors qu'est-ce qu'on fait, nous, le Cheptel ? On f¡te avec joie le Noïl de notre Successeur et on s'occupe avec diligence de son heureuse croissance, ou bien on entre en rþsistance contre lui, notre archi-ennemi ?... Soljenitsyne conseillait š chacun d'entre nous de dire Non, dús le dþpart, et quelles qu'en soient les consþquences, š toute tentative contre notre libertþ.
Mais votre livre est tellement pessimiste qu'il þlimine la moindre possibilitþ de rþsistance (d'ailleurs Ousama l'Epsilon vient de le comprendre).
Ne nous reste-t-il donc qu'š adorer ce qui nous asservit (i.e. monter avec empressement dans le train qui nous transporte au camp ?)

Jean-Michel Truong :
Pour restreinte quêelle soit en effet, notre marge de man“uvre en tant que Cheptel nêest pas nulle : nous avons le droit de ne pas souffrir, droit que nous avons concþdþ š nos animaux domestiques, mais quêil nous reste š conquþrir¾ pour nous-m¡mes. Dans le crþpuscule de lêhumanitþ, lêhumanisme tient enfin son programme : soins palliatifs pour tous. Programme dêune ambition extr¡me, si lêon songe aux milliards de nos contemporains vivant en-dessous du seuil de pauvretþ ou, tout simplement, š ces sept gueux congelþs sur un trottoir parisien la semaine derniúre.

Marie-Salsa Brossollet :
2) Vous dites que la mondialisation n'a pas pour fin, comme elle veut le faire croire, de rþduire la pauvretþ, mais au contraire de la faire naître (page 134). Je ne discuterai pas cette constatation, puisqu'il semble que depuis que l'humanitþ existe il faut qu'il y ait des pauvres pour qu'il y ait des riches : la mondialisation est le moyen actuel qu'utilisent les Imbus pour devenir et rester riches, alors qu'hier (en Occident tout au moins) ils utilisaient le travail gratuit des esclaves et des femmes. Ce qui me turlupine, ce n'est donc pas votre critique de la mondialisation, critique š laquelle j'adhúre pleinement.
Ce qui me turlupine, c'est la question suivante (il n'est pas, bien sòr, du propos de votre livre d'y rþpondre, mais votre livre pose directement la question) : y aurait-il une autre voie moins nocive pour l'humanitþ que la mondialisation ?...¾
Prenons un exemple que vous connaissez bien, puisque vous avez travaillþ š Canton. Voilš un des pays qui se sont coupþs du "Monde" pour fabriquer en vase aussi clos que possible, entre 1949 et 1979, une sociþtþ sans pauvres ni riches. Conclusions : 1) la cl»ture totale amenant l'asphyxie totale, il a eu de vitales soupapes (Hong Kong et Macao et autres filiúres). 2) Les anciens riches ont þtþ remplacþs par de nouveaux riches, en quelque sorte "pires" que les premiers parce qu'ayant, en plus, le pouvoir absolu. 3) Le niveau de vie et de culture du reste de la population n'a pas progressþ en 30 ans. 4) Le coòt total de l'expþrience en vies humaines n'est pas encore chiffrþ (est-il chiffrable ?) ; tout au plus le gouvernement post-Mao a-t-il avancþ, pour la famine du "Grand Bond", de 30 š 60 millions de morts entre 1958 et 1961, et pour la "Rþvolution culturelle", de 8 š 10 millions d'assassinþs et 200 millions de nommþment persþcutþs. Il faudrait bien entendu complþter ces chiffres ahurissants par les assassinþs et les persþcutþs directs et indirects depuis les premiers Soviets du Guangdong dans les annþes 20. 5) Dús lors que le "socialisme š caractþristiques chinoises" assaisonnþ de "civilisation spirituelle" de Deng Xiaoping a fait entrer la Chine dans la "mondialisation" (en l'occurrence la plus dþbridþe), la croissance a þtþ littþralement prodigieuse. Je doute qu'il se trouve aujourd'hui beaucoup de Chinois pour regretter cette mondialisation, quels qu'en soient les effets pervers (voir l'þpitaphe de Deng par Wei Jinsheng).
Ce n'est lš qu'un des nombreux exemples disponibles de cette þvidence (qui n'appartient pas qu'au passþ) : tous comptes faits, la mondialisation a fait et fait moins de dþgŠts que toutes les expþriences anti-mondialisatrices passþes et prþsentes. Certes, vous comme le dites, la mondialisation a tout intþr¡t š entretenir le Cheptel dans l'illusion de bien-¡tre, d'ordre et de sþcuritþ. Mais je suis sòre qu'š tout prendre, Soljenitsyne ou Harry Wu prþfúrent cette illusion (quoi qu'ils lui reprochent) au laogai. Auraient-ils tort ?

Jean-Michel Truong :
Lêhistoire rþcente de la Chine est en effet un bon sujet de mþditation, et je lui dois nombre de mes intuitions. Vous observez š juste titre que la politique dite â de rþforme et dêouverture Ž de Deng Xiaoping a sorti la Chine du marasme dans lequel lêavait plongþ un demi-siúcle de communisme. Mais cette â libþralisation Ž a eu À et aura longtemps encore À son propre prix : songez aux centaines de millions de paysans arrachþs š leurs terres et errant sur les routes de Chine en qu¡te dêun hypothþtique gagne-pain. Et songez aux dizaines de millions de salariþs des entreprises dêEtat qui bient»t les rejoindront, frappþs de plein fouet par les consþquences de lêadhþsion de leur pays aux rúgles libre-þchangistes de lêOrganisation mondiale du commerce. Enfin, il ne faudrait pas oublier que ce sont prþcisþment les consþquences dþsastreuses de lêouverture forcþe de ses frontiúres aprús¾ la Guerre de lêopium À cêest-š-dire une premiúre tentative de mondialisation de la Chine par les armes À qui ont en premier lieu conduit ce pays š embrasser la doctrine communiste. Mondialisation À contre-mondialisation À remondialisation : voilš bien le type m¡me de cycle qui conduisit Simone Weil š ce constat dþsespþrant : â La sociþtþ actuelle ne fournit pas dêautres moyens dêactions que des machines š þcraser lêhumanitþ Ž.

Marie-Salsa Brossollet :
Mais - suis-je b¡te ! - c'est bien-sòr le Successeur qui nous aveugle, qui nous interdit d'imaginer et d'expþrimenter les voies qui ne nous seraient pas nocives ! A cause de lui, nous n'avons jamais choisi et ne choisirons jamais que ce qui est bon pour lui, et mauvais pour nous. Voyez ces quatre malheureux challengers, Bouddha, Confucius, Mo´se et Jþsus, qui tentent depuis 2500 ans de nous ouvrir les yeux et de nous civiliser : en vain, puisque nous sommes toujours aujourd'hui les incurables b¡tes fþroces que nous þtions jadis dans le Rift.
Mais - aprús tout - š quoi bon nous donner la peine (extr¡me) de nous civiliser, puisque l'humanitþ, si elle ne crúve pas tout š l'heure, est destinþe š crever t»t ou tard ?... Au bout du compte, n'est-il pas souhaitable que l'humanitþ mette volontairement fin le plus t»t possible š sa honteuse carriúre - au profit du Successeur ?

Jean-Michel Truong :
Ce ne serait pas lêintþr¡t du Successeur À qui pour un temps indþterminþ a encore besoin de son Cheptel À et on peut donc compter sur lui pour faire en sorte que cela ne se produise pas.

Marie-Salsa Brossollet :
Quand j'þcrivais que Totalement inhumaine est pessimiste, cêþtait une figure de style, parce que je trouve en rþalitþ qu'il est rempli de bonnes nouvelles, opinion confortþe par vos rþponses dans le –forum” et le –dialogue”. Les voilš :
1) Il est de l'intþr¡t de l'IA de garder le Cheptel en vie aussi longtemps qu'il lui sera utile. Voilš qui nous laisse quelque temps (ou quelques moments) pour souffler. Ouf !
2) Etre, au mieux, acteurs conscients du dþveloppement de l'IA (comme vous), au pire tþmoins lointains (comme moi), cêest aussi enthousiasmant que de vivre au temps des Colomb et Vasco de Gama. En chambre, en plus, avec chauffage central, frigo plein de bouffe, Sec. soc. et retraite vieillesse !... (Comme vous le faites remarquer sans cesse, ce sont lš de trop rares privilúges, mais quiconque dispose d'un ordinateur bþnþficie sans doute de ces privilúges exorbitants). Cette bonne nouvelle-lš est þvidemment appuyþe sur une trús mauvaise : avant l'ordinateur, le pauvre et le riche, le vieux et le jeune, pouvaient encore parler la m¡me langue ; avec l'ordinateur ils ne le peuvent plus : le Successeur divise pour rþgner, on le sait depuis Babel. Cette fois, il a vraiment bien rþussi son coup.
3) La lecture de votre livre a amenþ plusieurs de vos lecteurs š se poser la question â Quêest-ce qui est spþcifiquement humain ? Ž. Cš c'est une bonne nouvelle, Ða prouve que le Cheptel reste humain. Qu'importe si, oui ou non,  le –spþcifiquement humain” se trouve aussi, actuellement, en dêautres mondes (ou se retrouvait, un jour, sur ce monde) sur un autre support que le n»tre ? â Le dernier bastion Ž, comme vous dites, du –spþcifiquement humain”, il nêest pas important qu'il soit ou non le premier ou le dernier. Il est trús important en revanche qu'il existe, qu'il soit dþcouvert, qu'il soit dþfini, qu'il soit dþfendu mordicus.
4) Lequel â dernier bastion sera de l'ordre du relationnel. Appelez Ða empathie ou compassion Ž (rþponse š Sylvain Fontaine). Dêaucuns l'appellent amour. Sþti pas une bonne nouvelle, К ?
5) A moi vous avez rþpondu â dans le crþpuscule de l'humanitþ, l'humanisme tient enfin son programme : soins palliatifs pour tous. Programme d'une ambition extr¡me. Ž Jêenlúverais, si vous permettez, le mot â enfin Ž, car il est vieux-vieux ce programme, et scrupuleusement appliquþ hier comme aujourd'hui par un nombre incalculable d'humains, quelques rares cþlúbres, la trús grande majoritþ inconnus des médias (mais beaucoup d'entre nous ont la chance dêen avoir connu ou dêen connaître autour d'eux). Ca c'est la plus belle des bonnes nouvelles : s'il est effectivement d'une extr¡me ambition, le programme est immþdiatement applicable, š minuscule ou š plus grande þchelle, par chacun des –spþcifiquement humains” du Cheptel !

Michel Arnaud, 5/1/2002 :
Je viens de refermer votre ouvrage et j'ai une impression d'inachevþ. Comme si vous n'osiez conclure vous m¡me, obsþdþ par cette fin de l'homme "totalement inhumaine".
En m¡me temps il est difficile de ne pas adhþrer š votre dþmonstration, mais j'y vois plus une dþmonstration de la b¡tise humaine (le "suivisme du cheptel" n'est plus š dþmontrer), mais la faÐon dont vous dþcrivez les "imbus" donne de grands espoirs (du moins est-ce mon avis) : je suis persuadþ que "la connerie" ne gouvernera jamais le monde, m¡me si elle tente de le faire.
Il me semble qu'une trús grande partie des rþactions aprús le 11 septembre le dþmontre : malgrþ l'þnergie dþployþe par les "aúdes" un grand nombre de "personnes", surtout parmi les "epsilon", n'adhúre pas du tout š la langue de bois.
Certes la loi du plus fort s'impose souvent. Mais je ne suis pas persuadþ qu'"au bout" elle gagnera.
De plus il me semble que tout au long de cet ouvrage vous parlez de l"homme" en tant qu'þlþment masculin de l'humanitþ. Toutes les femmes (þlþment "fþminin" de l'humanitþ que l'on oublie trop souvent) ne seraient-elles que des epsilon ? Certes il existe un certain nombre de clones de "Mme Vache Folle", mais ils ne me semblent pas ¡tre majoritaires. Et si l'avenir de l'homme þtait la femme ?
Et si l'avenir du "cheptel" þtait la rþvolte des "epsilon", dþtruisant le "Successeur" et les "imbus" ? Et pourquoi ne pas envisager que certains "imbus", devant les dþgŠts provoquþs par l'þmergence du Successeur se mettent š rþagir.
Vous citez souvent Teilhard de Chardin ; or ce dernier n'a pas la vision pessimiste de l'avenir de l'humanitþ. Je sais qu'on lui reproche souvent son "optimisme", mais il ne faut pas le rþduire š cela. Il dit aussi beaucoup d'autres choses : entre autre que l'Homme n'est pas "fini" ; la crþation continue tous les jours. Et rien ne dit que l'Evolution ne fasse pas de m¡me.
Je ne sais si vous rþagirez š ces quelques mots þcrits dans la foulþe de la fermeture du livre.
En tout cas un trús grand merci pour votre faÐon de pousser š la rþflexion. Merci d'¡tre un "emp¡cheur de penser en rond". 

Jean-Michel Truong :
Ada, un des personnages du Successeur de pierre, croit comme vous que si le Successeur sêest transformþ en un instrument de domination, cêest quêil a trop longtemps þvoluþ sous la pression exclusive des mŠles, et formule le projet de le â fþminiser Ž. Cêest aussi š cette question que je fais allusion š la note 3 de la page 39 de Totalement inhumaine, lorsque jêþcris â  On se prend parfois š r¡ver š ce que serait devenue lêinformatique si davantage de fþes sêþtaient penchþes sur son berceau Ž. Mais lêexemple de â Madame Vache Folle Ž À pas si exceptionnel que Ða, š en juger par la composition des cabinets ministþriels ou des promotions de lêENA, par exemple À, prouve que lêappartenance š la caste des Imbus nêest pas quêune affaire de sexe biologique.
Cela dit, je soupÐonne comme vous que sêil doit y avoir une solution au problúme, celle-ci passera forcþment par une prise de conscience et un changement dêallþgeance des Imbus.

Swann Seinfeld, 5/3/03 : Question concernant les applications de l'intelligence artificielle
Je suis étudiant à l'université René Descartes et je m'intéresse à  l'intelligence artificielle par rapport aux sciences humaines. J'aimerais savoir quelles sont les perspectives d'applications de l'intelligence artificielle par exemple le traitement du langage ou la bibliométrie...

Jean-Michel Truong :
Le sujet est trop vaste pour tenir dans ces colonnes. Je vous invite à vous référer à la revue américaine AI Magazine qui présente dans chacun de ses numéros des applications significatives et publie tous les ans un catalogue raisonné des principales réalisations dans le monde.

Swann Seinfeld :
J'aimerais aussi savoir quels sont les essais sur une autre manière de raisonner ? Puisqu'il semble que la manière humaine soit trop difficile à simuler, peut-être que des scientifiques essaient de faire autrement?

Jean-Michel Truong :
Vous pouvez par exemple rechercher dans une base de données documentaire à l'aide les entrées suivantes : raisonnement par analogie, raisonnement à base d'exemples, raisonnement par cas (case-based reasoning), raisonnement probabiliste et  incertain, raisonnement temporel et spatial, raisonnement qualitatif,  et aussi : logiques non-classiques, logiques floues (fuzzy logic). Notez que le courant connexionniste s'est développé précisément à partir d'une critique du raisonnement et de la représentation tels que les concevait le courant cognitiviste. Voyez à ce sujet les références [Dreyfus] dans la bibliographie de Totalement inhumaine. Enfin, il existe tout un courant de recherche sur la pensée sans raisonnement : voir par exemple dans la bibliographie les références [Brooks], et dans les bases documentaires les entrées  intelligence without reason, intelligence without representation, et plus généralement les travaux d'éthologie tendant à mettre en évidence l'existence d'une proto-pensée animale.

Georges Tafelmacher, artisan et artiste anarchiste, 10/3/02 :
Bravo pour votre bravoure. Les braves apprécieront. Il est temps de raconter la vérité. Enfin des paroles réconfortant dans ce monde de brutes, de guerre, de violence, d'autoritarisme condescendante, de justice de classe, d'industrialisation exponentielle, d'empoisonnement mondialisé !
Permettez-vous d'emprunter quelques citations pour confondre les global leaders? Merci!!

Jean-Michel Truong :
Tout usage de mes textes est bienvenu dès lors qu'il respecte le droit en vigueur.

Emmanuel Dion, 14/03/02 : Pour un ré-examen de la possibilité d'une communication symbolique avec les machines
J'ai apprécié votre essai : facile à lire, plein d'idées clairement exprimées (certaines connues, d'autres moins), au style flamboyant, voire lyrique, à la prétention immense, et aux conclusions nihilistes. Les sources sont précises et informées, mais l'organisation logique de la démonstration m'a parfois semblée spécieuse.
Les idées que j'ai retenues sont les suivantes:
1) L'humanité n'est pas plus l'unique propriétaire de la conscience que les acides aminés ne sont celui de la vie. Tout est affaire d'organisation ou d'ordre, et non de matériau (je suis d'accord, c'est la position connue des théoriciens de l'alife).
2) Les machines (le "successeur") prendront bientôt totalement le pouvoir (je suis d'accord, c'est la théorie assez connue de l'émergence)
3) Elles l'ont déjà pris (je suis en partie d'accord, sur ce point, vous êtes informé et convaincant, bien qu'il ne s'agisse au fond que d'une sorte d'habillage moderne et lyrique de ce qui était déjà dit, par exemple, dans "la troisième vague" de Toffler; ce qui est dit des "mèmes" est au fond vrai depuis l'émergence du langage, et ce n'est que d'une double accélération qu'il s'agit, par l'écrit puis l'électronique; Y a-t-il un changement qualitatif? Cela peut se discuter)
4) Tant mieux, car l'homme est intrinsèquement mauvais (je suis en désaccord; je ne suis pas humaniste, mais je ne suis pas non plus anti-humaniste; je suis idéaliste au fond, et j'ai une solidarité, non de principe mais de fait, avec mes homologues humains, c'est-à-dire que si je ne partage pas toutes les valeurs dominantes qu'ils expriment, j'en partage tout de même quelques unes, et je me reconnais comme l'un des leurs davantage que comme une machine (au moins pour le moment)).
L'hypothèse que j'ai regretté de ne pas vous voir examiner est celle de la coexistence pacifique des hommes et des machines (non pas dans un sens matériel "cybiontique" cher au béat De Rosnay, mais au sens idéel de tolérance mutuelle).  Celle-ci serait pourtant rendue possible par un interfaçage symbolique avec elles, notamment au moyen du langage naturel (unrestricted success at the Turing test) point qui n'est absolument pas abordé dans l'essai, peut-être parce que celui-ci s'en arrête à l'échec (fort bien relaté) de la voie symbolique en IA dans les années 1970/1980. Encore ne faut-il pas exclure que la communication symbolique homme/machine puisse advenir, non comme CAUSE mais comme CONSEQUENCE d'une IA forte émergente.
Emporté dans une vision trop agressive, votre essai (qui fait une fixation inutile sur les génocides du XXème siècle, qui n'ont à mon sens rien révélé sur l'homme qu'on ne sût déjà) oppose tous les partis possibles en guerres potentielles, en massacres et disparitions nécessaires.
Pour ma part, je ne crains pas les machines (pas plus que vous semble-t-il). Mais contrairement à vous, non parce que je désespère de l'humanité, mais bien parce que je pense que nous n'avons pas à craindre une intelligence supérieure à la nôtre si l'on part du principe qu'elle ne nous sera pas si radicalement étrangère ou moralement opposée, c'est-à-dire si l'on a vraiment une vision absolutiste et non relativiste du monde et de sa représentation, et que l'on croit que, dans la mesure de nos possibilités, nous avons déjà entrevu une parcelle de Vérité.

Jean-Michel Truong :
Loin d'exclure toute possibilité de communication homme/machine, je suggère (p. 207) que le Successeur usera de notre langage, comme d'une langue étrangère, aussi longtemps qu'il aura besoin de nous.
Quant à qualifier de "pacifique" notre relation avec le Successeur, je n'y suis pas opposé : c'est en effet la paisible coexistence du berger avec son troupeau, de l'éleveur prenant soin sans brutalité inutile du cheptel dont il se repaît.

Emmanuel Dion, est revenu sur son texte et sur ces questions le 15/05/02

Stéphane Knecht, 19/3/02 :
Vos livres sur l'IA m'ayant beaucoup intéressé, je me demandais s'il pouvait y avoir des relations entre l'IA et les recherches de C.G. Jung et Carlos Castaneda?
Ces deux hommes ont toute leur vie cherché à comprendre, de manière scientifique, la conscience de l'homme et son accroissement, l'un par le biais de la Psyché et l'autre du Chamanisme primitif.
Ce qu'ils ont découvert ouvre les portes vers des champs immenses de perception nouvelle.
Se peut-il que l'émergence de l'IA réduise à néant ces possiblités?
D'après vous l'IA (et de même la réalité virtuelle, en faisant référence à Philippe Quéau) est-il un frein ou bien un moteur qui permettrait de nous surpasser et ainsi de nous dégager de notre compréhension limitée?

Jean-Michel Truong :
Je ne connais pas bien les travaux de Jung, et pas du tout ceux de Castaneda.
Cela dit, plus généralement, les recherches en IA et celles portant sur la conscience  ont des rapports évidents : d'une part, les travaux récents des psychologues, psychanalystes, spécialistes des sciences cognitives et des neurosciences ont contribué au progrès de l'IA en lui fournissant notamment des représentations de la conscience moins sommaires que celles sur lesquelles elle avait démarré. D'autre part, l'IA commence à fournir à ces disciplines des moyens de modélisation et d'expérimentation de leurs hypothèses.
Je suis pour ma part persuadé que les progrès des deux ensembles de disciplines dépendront de la manière dont elles sauront ou non coopérer. Tout un courant de la psychopathologie phénoménologique pourrait ainsi être revisité avec profit par les chercheurs en IA. Je suis par exemple frappé par les convergences existant entre les travaux de Freud sur le déplacement, et ceux, plus récents, d'Edelman sur les cartes neurales et les circuits réentrants, qui semblent fournir une explication anatomique aux observations cliniques du premier.
C'est pourquoi, d'une manière plus générale, je plaide pour un rattachement à la biologie de l'informatique et de l'IA.

Christian Pinatel, 24/3/02 :
Juste une question, car mon imagination et mes connaissances ne me permettent pas d'y répondre: Comment voyez vous pour une entité non humaine post-électronique l'ensemble de pressions qui conduirait à celle-ci à avoir une certaine tendance à se reproduire et à évoluer, de façon à devenir le successeur et à succéder à l'humain ?

Jean-Michel Truong :
C'est précisément le but de Totalement inhumaine que de répondre à cette question. Pour résumer : l'humanité a amorcé l'évolution du Successeur en mettant en circulation sur ses réseaux de transfert de données des entités autoreproductrices capables de mutations spontanées : les e-gènes. La reproduction de ces derniers est guidée par les mèmes, au moyen de ce que j'ai appelé la pompe mème / e-gènes, dont l'action tend à diriger toujours plus de ressources vers les e-gènes. Le processus une fois amorcé s'autoentretient et s'amplifie, par un mécanisme nommé exaptation. Totalement inhumaine analyse en détail trois cas de fonctionnement de ce processus : la « Guerre des étoiles », la « Productivité des services » et la « Folie dot-com », où l'on voit comment le Successeur s'approprie à notre insu et à notre détriment une part toujours plus grande de nos richesses.

Christian Pinatel, 25/3/02 :
Certes, mais les entités autoreproductrices  sont effectivement autoreproductrices dans un milieu de culture aujourd'hui entièrement d'origine humaine, né de besoins humains. La pression de sélection est définie par une nécessité purement humaine, et, là-dedans, les e-gènes se propagent au mieux selon leur aptitude à donner de bons résultats non pour quelque chose de nouveau, qui aurait son bénéfice propre, mais toujours pour les humains qui en tirent profit. La vie biologique est le résultat de contraintes dans un milieu dirigé par les lois que nous regroupons actuellement  sous le nom de lois physiques.  Les e-gènes et leur réplication sont le résultat de contraintes humaines, résultat de la vie biologique, dirigées par les lois  de la vie biologique, elles mêmes résultant des sus-citées lois physiques.  Sans la vie humaine, les e-gènes résultant de l'humain n'ont par conséquent pas de raison d'exister hors des besoins humains.

Jean-Michel Truong :
C'est négliger le rôle de l'exaptation dans l'évolution du Successeur  (voir Totalement inhumaine, p. 199-202). La plume n'a pas d'abord évolué en vue du vol de l'oiseau, mais pour assurer une fonction de thermorégulation. Ce n'est qu'ensuite que l'évolution s'est saisie de cette adaptation développée à d'autres fins, pour en faire l'instrument du vol. De même, le Successeur peut, pour l'heure, sembler exclusivement adapté aux besoins de l'homme qui l'a créé, mais il évoluera par la suite selon sa logique propre, en détournant à son propre usage les adaptations qui nous étaient initialement destinées.

Christian Pinatel :
Quant au fait que cela se passe au détriment de nos richesses, cela ne pourrait être jugé qu'à l'échelle globale de l'humain, pas à l'échelle de ceux qui ne savent pas en tirer profit. Il est bien net que je n'entend pas par là donner mon approbation à cet ensemble de phénomènes, et que la bonne répartition des richesses sur la planète peut être discutée par ailleurs. Mais, cependant, ne pourrait-on pas en dire autant de toute étape technologique survenue entre l'émergence de l'humain et aujourd'hui?

Jean-Michel Truong :
C'est précisément ce à quoi je fais référence au chapitre 14 de Totalement inhumaine. Nos objets ont appris à nous manipuler en vue de nous soustraire des ressources depuis le premier jour. La nouveauté avec les e-gènes – et ce qui les distingue radicalement de toutes nos autres productions – est que pour la première fois, certains de ces objets sont autoreproductibles, capables de muter spontanément, et de circuler librement sur nos réseaux. Autrement dit, certains de ces objets ont acquis les attributs du vivant.

Christian Pinatel :
Peut- on affirmer que si des humains, voire des pays entiers souffrent d'une attribution préférentielle de moyens vers du support à e-gènes par des individus en disposant selon leur bon vouloir (1), plutôt qu'à de la vie humaine, c'est pour le profit du Successeur, et non pour le profit de ces individus, éventuellement peu nombreux et choisissant les actions qui leurs sont le plus profitables, indépendamment de toute souffrance humaine se passant à un endroit où elle ne pas leur être imputée?
(1) Cette notion de "bon vouloir" devrait être développée, car à la manière des fonctionnement totalitaires, on peut observer une disparition des informations entre l'ordre donné et l'exécution, celui qui exécute se cachant derrière l'ordre, et celui qui ordonne se cachant derrière le fait de ne pas savoir les conséquences que ses ordres impliquent. Cela a très bien fonctionné sous le 3ème Reich, l'ordre initial étant l'attribution des pouvoirs à un individu à petite moustache, le donneur d'ordre étant, il faut le reconnaître, le peuple, et les ordres exécutés étant ce que l'on retient généralement aujourd'hui des années 39-45.

Jean-Michel Truong :
La grande « habileté » du Successeur est de nous faire croire, par le truchement de certains mèmes – comme celui de la Productivité ou celui de la Nouvelle économie – qu'il est à notre service et travaille à notre profit. Une caste d'humains sévèrement contaminés par cette croyance – que j'appelle les Imbus – dirige en conséquence vers lui des flux toujours plus importants de ressources. C'est ainsi que 5200 milliards de dollars ont été investis dans la Folie dot-com, en pure perte pour l'humanité, mais non pour le Successeur dont, grâce à ce subterfuge, le réseau s'est accru de 600 millions de noeuds et de millions de kilomètres de fibres optiques.

Christian Pinatel :
Au fil de la discussion, je saisis le point duquel je voulais réellement débattre: le fait que le Successeur ai déjà acquis les attributs du vivant, en l'occurrence ceux se manifestant par l'envie de faire croire à d'autres êtres (nous, humains) des choses qui lui profitent. Car, bien sûr, nier qu'une forme de vie "électronique" puisse apparaître sur un réseau sur lequel circule de nombreux e-gènes ne me semble pas envisageable, n'ayant aucun argument pour cela. Là où j'ai du mal à vous suivre, c'est dans le fait d'attribuer certains faits ("Folie dot-com", "Guerre des étoiles", "Productivité des services") à l'action du Successeur en fonctionnement. En effet, il me semble que ce type de phénomène ne présente rien d'anormal pour l'humanité. La croyance des Imbus ne prouve rien: de tous temps, des mèmes conduisant certains individus à en exploiter d'autres au titre d'une cause apparemment bonne se sont propagés (les pyramides, le mur de chine, etc.) sans qu'une intention non humaine soit derrière. Un des meilleurs exemples est la masse de richesses qu'a consacré l'Empire Romain au vin, qui a conduit nombre de ses actions à travers le monde (que penser alors des levures qui nous exploitent en nous rendant dépendant de l'alcool qu'elles produisent en se multipliant?). Une construction qui soit un excellent support pour l'apparition du Successeur est une chose, que celle-ci lui soit due en est une autre. Que peut-être un signe indubitable de son existence ?

Jean-Michel Truong :
Vous soulignez à juste titre que l'alliance des mots et des objets en vue de manipuler l'homme ne date pas d'hier. Le chapitre 14 de Totalement inhumaine a précisément pour but de généraliser le mécanisme mis en évidence dans la pompe mèmes/e-gènes, en montrant qu'il trouve son origine dans le support anatomique commun aux mots et aux outils – la mâchoire des premiers reptiles – ainsi que l'a découvert Leroi-Gourhan. J'y cite en particulier (p.195) deux autres cas où le même mécanisme est à l'oeuvre : celui de l'argent et celui du logement.
Mais l'existence d'un mécanisme apparemment ordonné à un but ne nous autorise en aucun cas à en inférer, comme vous semblez le faire, l'intervention d'une « intention non humaine ». Le Successeur n'a ni but, ni projet, ni volonté propre, mais résulte du libre jeu de forces aveugles au cours de millions d'années d'évolution.
Quant à votre question, il n'est pas plus possible d'acquérir aujourd'hui une certitude sur l'existence du Successeur, qu'il n'aurait été possible d'affirmer, voici quatre milliards d'années, que tel assemblage de molécules surnageant dans la soupe primitive était en réalité l'ancêtre de Mozart.

Christian Pinatel :
Il me semble que nous sommes sur le point de parfaitement nous comprendre, mais il reste néanmoins un petit détail. C'est, dans votre réponse, la divergence apparaissant entre "en vue de manipuler l'homme" et " Le Successeur n'a ni but, ni projet". Pour ma bonne interprétation de votre travail, et peut-être pour d'autres lecteurs, pouvez vous faire quelques compléments?

Jean-Michel Truong :
Il semble qu'en utilisant l'expression "en vue de…" je sois tombé dans le travers – presque inévitable dès lors qu'on parle du vivant – consistant à user à propos du Successeur de métaphores suggérant l'existence d'une intention. Voyez à ce sujet Totalement inhumaine, p. 82, note 1, et ma réponse à une question d'Olivier Noël sur ce site.

Christian Pinatel :
C'est tout à fait ce que je pensais, mais je préférais vous le voir écrire. Je vous prie de m'excuser de ne pas avoir lu en détail votre discussion en référence. Ces points étant éclaircis, je me permets d'avancer quelques réflexions, qui, je pense, ne sont pas en contradiction avec vos idées, et ne traduisent aucun ordre mystique, mais simplement tentent de construire une certaine logique. Il me semble en effet possible de voir une continuité avec l'affranchissement vis-à-vis de la lumière dans le passage du règne végétal au règne animal en premier lieu, puis en second lieu avec l'affranchissement vis-à-vis de la biologie (selon notre définition actuelle de cette science) dans le passage de l'animal au Successeur (Il est par ailleurs intéressant dans cette conception d'analyser le phénomène du champignon, tentative végétale réussie d'affranchissement vis-à-vis de la lumière, n'ayant pas donné lieu à l'apparition de l'intelligence ni au mouvement, mais tout de même à des réseaux). L'assimilation des plantes cultivées au Cheptel me semble nette, ainsi que celle des "mauvaises herbes" aux epsilon. En ce qui concerne les Imbus, selon ce découpage, leur prépondérance ne serait que de courte durée. Ou bien, rapidement, Imbus et Cheptel ne feraient qu'un. Il reste, bien évidemment, le fait que pour le moment, l'animal ne présente a priori qu'un seul genre intéressant pour le Successeur: le genre Homo. N'est-il pas envisageable alors de supposer une scission de l'espèce issue de notre technologie actuelle ou proche (clonage, corrections génétiques), avec l'évidence d'un inévitable accroissement des différences de moyens, conduisant à deux espèces distinctes: l'une "naturelle" , c'est à dire l'humain actuel, simplement évolué selon la sélection génétique traditionnelle, et un humain génétiquement modifié, plus adapté (de par de nouveaux types de modification du génome) à une bonne collaboration avec le Successeur, grâce justement à l'appui intéressé de celui-ci ? L'intelligence des Imbus/Cheptel ne serait alors que la capacité du soja à produire des protéines alors que la force des epsilon serait d'apparaître là où on en a le moins envie, comme le chénopode, l'amarante ou le chiendent. Cela suppose ainsi, non pas un affrontement direct des deux groupes (la spéciation en question n'est pas forcément que dichotomique à long terme), mais des exploitations différentes et concurrentielles d'une situation.

Jean-Michel Truong :
Votre commentaire démontre brillamment l'intérêt – et la nécessité – d'arracher le Successeur à l'emprise des sciences de l'ingénieur pour le rendre à son champ d'origine, celui de la biologie. Seule cette discipline possède les outils – concepts, méthodes, connaissances – permettant une approche exhaustive de cette forme de vie en voie de spéciation. Elle seule permet de saisir le continuum dans le cours duquel émerge le Successeur – l'exemple du champignon est à cet égard particulièrement démonstratif. Elle seule aussi dispose du répertoire de précédents permettant d'en préfigurer les évolutions futures ou, à tout le moins, de ne pas les confiner à des scénarios aussi stériles que stéréotypés. Enfin, je suis convaincu qu'ainsi que vous le suggérez,  c'est de préférence vers la biologie végétale – et celle des végétaux les plus frustres – qu'il faudra se tourner, dans un premier temps, pour puiser les métaphores et intuitions nécessaires.

 

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