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Martha
Koza, 20/11/01 : Le Successeur de pierre - traduit
en allemand?
D'origine autrichienne, nous utilisons l'Internet pour
garder le contact avec nos amis en Autriche.
J'ai conseillþ votre livre Le Successeur de pierre
š mes amis, malheureusement les moteurs de recherche
sur les sites allemands ne le rþfþrencent pas.
Y-a-t-il une traduction en allemand dþjš fait ou en
cours?
Merci pour les bons moments que j'ai passþ en lisant
votre livre.
Une expþrience que je souhaiterais partager avec mes
amis qui ne maîtrisent pas le franÐais.
Jean-Michel
Truong :
La seule traduction du Successeur existant
š ce jour est en... corþen ! Je n'ai pas entendu parler
de projet en allemand, š mon grand regret. Je ne manquerai
pas de vous avertir si la situation devait changer.
Merci en tout cas pour votre soutien.
Clþment,
20/12/01 : La mission m'est dþlicate...
Comment un lycþen de
17 ans, avec tous les clichþs qui le suivent š la trace,
peut-il communiquer franchement avec un auteur qui est
peut-¡tre en phase de bouleverser tout son mode de pensþe?
Prþsentation : Clþment, Reims, 17 ans, Terminale,
a achetþ & lu Le Successeur de pierre š la
suite d'un article
dans "Epok" (Le "magazine" de
la Fnac.)
Un extrait de Hygiúne de l'assassin, d'Amþlie
Nothomb (Albin Michel) :
â - Il
y a tant de gens qui poussent la sophistication jusqu'š
lire sans lire. Comme des hommes-grenouilles,
ils traversent les livres sans prendre une goutte d'eau.
- Oui, vous en aviez parlþ au cours d'une entrevue prþcþdente.
- Ce sont les lecteurs-grenouilles. Ils forment
l'immense majoritþ des lecteurs humains, et pourtant
je n'ai dþcouvert leur existence que trús tard.
Je suis d'une telle na´vetþ. Je pensais que tout
le monde lisait comme moi ; moi, je lis comme je mange
: Ða ne signifie pas seulement que j'en ai besoin, Ða
signifie surtout que Ða entre dans mes composantes et
que Ða les modifie. On n'est pas le m¡me selon
qu'on a mangþ du boudin ou du caviar; on n'est pas le
m¡me non plus selon qu'on vient de lire du Kant (Dieu
m'en prþserve) ou du Queneau. Enfin, quand je
dis â on Ž, je devrais dire â moi et quelques autres
Ž, car la plupart des gens þmergent de Proust ou de
Simenon dans un þtat identique, sans avoir perdu une
miette de ce qu'ils þtaient et sans avoir acquis une
miette supplþmentaire. Ils ont lu, c'est tout
: dans le meilleur des cas, ils savent â ce dont il
s'agit Ž. Ne croyez pas que je brode. Combien
de fois ai-je demandþ, š des personnes intelligentes
: â Ce livre vous a-t-il changþ ? Ž Et on me regardait,
les yeux ronds, l'air de dire : â Pourquoi voulez-vous
qu'il me change ? Ž
- Permettez-moi de m'þtonner, monsieur Tach : vous venez
de parler comme un dþfenseur des livres š message, ce
qui ne vous ressemble pas.
- Vous n'¡tes pas trús malin, hein ? Alors, vous vous
imaginez que ce sont les livres â š message Ž qui peuvent
changer un individu ? Quand ce sont ceux qui les changent
le moins. Non, les livres qui marquent et qui
mþtamorphosent, ce sont les autres, les livres de dþsir,
de plaisir, les livres de gþnie et surtout les livres
de beautþ. Tenez, prenons un grand livre de beautþ:
Voyage au bout de la nuit. Comment ne pas ¡tre
un autre aprús l'avoir lu ? Eh bien, la majoritþ des
lecteurs rþussissent ce tour de force sans difficultþ.
Ils vous disent aprús : â Ah oui, Cþline, c'est formidable
Ž, et puis reviennent š leurs moutons. €videmment, Cþline,
c'est un cas extr¡me, mais je pourrais parler des autres
aussi. On n'est jamais le m¡me aprús avoir lu
un livre, fòt-il aussi modeste qu'un Lþo Malet: Ða vous
change, un Lþo Malet. On ne regarde plus les jeunes
filles en impermþable comme avant, quand on a lu un
Lþo Malet. Ah mais, c'est trús important ! Modifier
le regard: c'est Ða, notre grand oeuvre.
- Ne croyez-vous pas que, consciemment ou non, chaque
personne a changþ de regard, aprús avoir fini un livre
?
-Oh non ! Seule la fine fleur des lecteurs en est capable.
Les autres continuent š voir les choses avec leur platitude
originelle. Et encore, ici il est question des
lecteurs, qui sont eux-m¡mes une race trús rare.
La plupart des gens ne lisent pas. A ce sujet,
il y a une citation excellente, d'un intellectuel dont
j'ai oubliþ le nom : â Au fond, les gens ne lisent pas
; ou, s'ils lisent, ils ne comprennent pas ; ou, s'ils
comprennent, ils oublient. Ž Voilš qui rþsume admirablement
la situation, vous ne trouvez pas ? Ž (pp. 56-58)
Je ne me considúre pas comme "la fine fleur des
lecteurs", cependant....
Je n'oublierais pas.
Je n'ai pas lu, j'ai rþflþchi š partir des
questions que vous soulevez.
Ce livre m'a rþellement changþ. J'apprþhende plus l'avenir
dþsormais, et š juste titre. Je n'ai pas votre sorte
d'acceptation de la finalitþ. Je me raccroche trop š
ce qu'"on" m'as inculquþ pendant plus d'une
dþcennie : l'homme est beau, l'homme est vrai. Je ne
suis pas le moins du monde croyant mais mon púre est
professeur de S.V.T. dans un lycþe. Il m'a appris ce
que c'þtait la vie merveilleusement bien, et je la respecte,
ou pense faire mon maximum pour la prþserver. Jamais
je n'avais envisagþ "L'intelligence" comme
une sorte de vie et une finalitþ.
Merci.
Jean-Michel
Truong :
Je
reÐois votre message au moment o¶ je boucle ma valise.
Je n'ai donc pas le temps d'y rþpondre comme je le
souhaiterais.
Permettez-moi donc juste une remarque : le cerveau
n'est pas un organe digestif, comme semble le croire
l'auteur que vous citez. Il n'est pas fait pour absorber
tel quel tout ce qui le traverse. Ne laissez donc
aucun livre - pas plus les miens que d'autres - "modifier
(votre) regard" ou, comme vous l'þcrivez, "bouleverser
tout (votre) mode de pensþe". Lisez, laissez-vous
interpeller par les visions des auteurs, mais apprenez
aussi š leur rþsister : les poútes, disait Aristote,
sont de grands menteurs. Nitchy est un maître, certes,
mais c'est surtout un maître manipulateur. Et la vraie
vie de Calvin ne commence qu'š l'instant o¶ il s'arrache
š son emprise.
Merci en tout cas pour ce message qui me touche fort.
Et bonne chance š vous dans la vie !
Marie-Salsa
Brossollet, 27/12/01 :
Monsieur, je viens de passer la nuit avec Totalement
inhumaine et je vous remercie trús vivement de donner
toujours š vos lecteurs, depuis l'inoubliable Reproduction
interdite, le grand plaisir de "carburer"
: et de carburer chacun š son niveau, le mien þtant
celui lamentable du Cheptel le plus ignare en matiúres
scientifiques, þconomiques etc.
Merci aussi de donner de tentantes perspectives bibliographiques.
Et bravo pour l'þcriture. J'ai adorþ nombre de vos trouvailles,
comme ce "jour du gigot" plein de bonnes odeurs
o¶ toute la famille gueule autour de la table : je regrette
d'avance pour le Successeur qu'il n'en connaisse jamais
les plaisirs et le pathos !
A ce point je reprends les mots d'Amaury
Mouchet 10/11/01 : ce qui suit n'þtant que mes divagations,
arr¡tez ici votre lecture ! Avec tous mes voeux de bonne
annþe
1)
Je suis surprise de votre amour/haine envers ce Successeur,
qui est soit une "immense espþrance" en regard
du "tableau d'horreurs" de l'humanitþ, soit,
justement, l'acteur vþritable de ces horreurs (l'þquivalent
du Diable, quoi), comme votre livre le dþmontre : aprús
tout, c'est lui le grand maître d'oeuvre depuis la libþration
de la bouche par la main, et nous nous ne sommes coupables
que d'¡tre un Cheptel imbþcile.
Alors qu'est-ce qu'on fait, nous, le Cheptel ? On f¡te
avec joie le Noïl de notre Successeur et on s'occupe
avec diligence de son heureuse croissance, ou bien on
entre en rþsistance contre lui, notre archi-ennemi ?...
Soljenitsyne conseillait š chacun d'entre nous de dire
Non, dús le dþpart, et quelles qu'en soient les consþquences,
š toute tentative contre notre libertþ.
Mais votre livre est tellement pessimiste qu'il þlimine
la moindre possibilitþ de rþsistance (d'ailleurs Ousama
l'Epsilon vient de le comprendre).
Ne nous reste-t-il donc qu'š adorer ce qui nous asservit
(i.e. monter avec empressement dans le train qui nous
transporte au camp ?)
Jean-Michel
Truong :
Pour restreinte quêelle soit en effet, notre marge
de man“uvre en tant que Cheptel nêest pas nulle :
nous avons le droit de ne pas souffrir, droit que
nous avons concþdþ š nos animaux domestiques, mais
quêil nous reste š conquþrir¾ pour nous-m¡mes. Dans
le crþpuscule de lêhumanitþ, lêhumanisme tient enfin
son programme : soins palliatifs pour tous. Programme
dêune ambition extr¡me, si lêon songe aux milliards
de nos contemporains vivant en-dessous du seuil de
pauvretþ ou, tout simplement, š ces sept gueux congelþs
sur un trottoir parisien la semaine derniúre.
Marie-Salsa
Brossollet :
2) Vous dites que la mondialisation n'a pas pour fin,
comme elle veut le faire croire, de rþduire la pauvretþ,
mais au contraire de la faire naître (page 134). Je
ne discuterai pas cette constatation, puisqu'il semble
que depuis que l'humanitþ existe il faut qu'il y ait
des pauvres pour qu'il y ait des riches : la mondialisation
est le moyen actuel qu'utilisent les Imbus pour devenir
et rester riches, alors qu'hier (en Occident tout au
moins) ils utilisaient le travail gratuit des esclaves
et des femmes. Ce qui me turlupine, ce n'est donc pas
votre critique de la mondialisation, critique š laquelle
j'adhúre pleinement.
Ce qui me turlupine, c'est la question suivante (il
n'est pas, bien sòr, du propos de votre livre d'y rþpondre,
mais votre livre pose directement la question) : y aurait-il
une autre voie moins nocive pour l'humanitþ que la mondialisation
?...¾
Prenons un exemple que vous connaissez bien, puisque
vous avez travaillþ š Canton. Voilš un des pays qui
se sont coupþs du "Monde" pour fabriquer en
vase aussi clos que possible, entre 1949 et 1979, une
sociþtþ sans pauvres ni riches. Conclusions : 1) la
cl»ture totale amenant l'asphyxie totale, il a eu de
vitales soupapes (Hong Kong et Macao et autres filiúres).
2) Les anciens riches ont þtþ remplacþs par de nouveaux
riches, en quelque sorte "pires" que les premiers
parce qu'ayant, en plus, le pouvoir absolu. 3) Le niveau
de vie et de culture du reste de la population n'a pas
progressþ en 30 ans. 4) Le coòt total de l'expþrience
en vies humaines n'est pas encore chiffrþ (est-il chiffrable
?) ; tout au plus le gouvernement post-Mao a-t-il avancþ,
pour la famine du "Grand Bond", de 30 š 60
millions de morts entre 1958 et 1961, et pour la "Rþvolution
culturelle", de 8 š 10 millions d'assassinþs et
200 millions de nommþment persþcutþs. Il faudrait bien
entendu complþter ces chiffres ahurissants par les assassinþs
et les persþcutþs directs et indirects depuis les premiers
Soviets du Guangdong dans les annþes 20. 5) Dús lors
que le "socialisme š caractþristiques chinoises"
assaisonnþ de "civilisation spirituelle" de
Deng Xiaoping a fait entrer la Chine dans la "mondialisation"
(en l'occurrence la plus dþbridþe), la croissance a
þtþ littþralement prodigieuse. Je doute qu'il se trouve
aujourd'hui beaucoup de Chinois pour regretter cette
mondialisation, quels qu'en soient les effets pervers
(voir l'þpitaphe de Deng par Wei Jinsheng).
Ce n'est lš qu'un des nombreux exemples disponibles
de cette þvidence (qui n'appartient pas qu'au passþ)
: tous comptes faits, la mondialisation a fait et fait
moins de dþgŠts que toutes les expþriences anti-mondialisatrices
passþes et prþsentes. Certes, vous comme le dites, la
mondialisation a tout intþr¡t š entretenir le Cheptel
dans l'illusion de bien-¡tre, d'ordre et de sþcuritþ.
Mais je suis sòre qu'š tout prendre, Soljenitsyne ou
Harry Wu prþfúrent cette illusion (quoi qu'ils lui reprochent)
au laogai. Auraient-ils tort ?
Jean-Michel
Truong :
Lêhistoire rþcente de la Chine est en effet un bon
sujet de mþditation, et je lui dois nombre de mes
intuitions. Vous observez š juste titre que la politique
dite â de rþforme et dêouverture Ž de Deng
Xiaoping a sorti la Chine du marasme dans lequel lêavait
plongþ un demi-siúcle de communisme. Mais cette â libþralisation Ž
a eu À et aura longtemps encore À son propre prix :
songez aux centaines de millions de paysans arrachþs
š leurs terres et errant sur les routes de Chine en
qu¡te dêun hypothþtique gagne-pain. Et songez aux
dizaines de millions de salariþs des entreprises dêEtat
qui bient»t les rejoindront, frappþs de plein fouet
par les consþquences de lêadhþsion de leur pays aux
rúgles libre-þchangistes de lêOrganisation mondiale
du commerce. Enfin, il ne faudrait pas oublier que
ce sont prþcisþment les consþquences dþsastreuses
de lêouverture forcþe de ses frontiúres aprús¾ la
Guerre de lêopium À cêest-š-dire une premiúre tentative
de mondialisation de la Chine par les armes À qui
ont en premier lieu conduit ce pays š embrasser la
doctrine communiste. Mondialisation À contre-mondialisation
À remondialisation : voilš bien le type m¡me
de cycle qui conduisit Simone Weil š ce constat dþsespþrant :
â La sociþtþ actuelle ne fournit pas dêautres
moyens dêactions que des machines š þcraser lêhumanitþ Ž.
Marie-Salsa
Brossollet :
Mais - suis-je b¡te ! - c'est bien-sòr le Successeur
qui nous aveugle, qui nous interdit d'imaginer et d'expþrimenter
les voies qui ne nous seraient pas nocives ! A cause
de lui, nous n'avons jamais choisi et ne choisirons
jamais que ce qui est bon pour lui, et mauvais pour
nous. Voyez ces quatre malheureux challengers, Bouddha,
Confucius, Mo´se et Jþsus, qui tentent depuis 2500 ans
de nous ouvrir les yeux et de nous civiliser : en vain,
puisque nous sommes toujours aujourd'hui les incurables
b¡tes fþroces que nous þtions jadis dans le Rift.
Mais - aprús tout - š quoi bon nous donner la peine
(extr¡me) de nous civiliser, puisque l'humanitþ, si
elle ne crúve pas tout š l'heure, est destinþe š crever
t»t ou tard ?... Au bout du compte, n'est-il pas souhaitable
que l'humanitþ mette volontairement fin le plus t»t
possible š sa honteuse carriúre - au profit du Successeur
?
Jean-Michel
Truong :
Ce ne serait pas lêintþr¡t du Successeur À qui pour
un temps indþterminþ a encore besoin de son Cheptel
À et on peut donc compter sur lui pour faire en sorte
que cela ne se produise pas.
Marie-Salsa
Brossollet :
Quand j'þcrivais que Totalement inhumaine est
pessimiste, cêþtait une figure de style, parce que je
trouve en rþalitþ qu'il est rempli de bonnes nouvelles,
opinion confortþe par vos rþponses dans le –forum”
et le –dialogue”. Les voilš :
1) Il est de l'intþr¡t de l'IA de garder le Cheptel
en vie aussi longtemps qu'il lui sera utile. Voilš qui
nous laisse quelque temps (ou quelques moments) pour
souffler. Ouf !
2) Etre, au mieux, acteurs conscients du dþveloppement
de l'IA (comme vous), au pire tþmoins lointains (comme
moi), cêest aussi enthousiasmant que de vivre au temps
des Colomb et Vasco de Gama. En chambre, en plus, avec
chauffage central, frigo plein de bouffe, Sec. soc.
et retraite vieillesse !... (Comme vous le faites remarquer
sans cesse, ce sont lš de trop rares privilúges, mais
quiconque dispose d'un ordinateur bþnþficie sans doute
de ces privilúges exorbitants). Cette bonne nouvelle-lš
est þvidemment appuyþe sur une trús mauvaise : avant
l'ordinateur, le pauvre et le riche, le vieux et le
jeune, pouvaient encore parler la m¡me langue ; avec
l'ordinateur ils ne le peuvent plus : le Successeur
divise pour rþgner, on le sait depuis Babel. Cette fois,
il a vraiment bien rþussi son coup.
3) La lecture de votre livre a amenþ plusieurs de vos
lecteurs š se poser la question â Quêest-ce qui est
spþcifiquement humain ? Ž. Cš c'est une bonne nouvelle,
Ða prouve que le Cheptel reste humain. Qu'importe si,
oui ou non, le –spþcifiquement humain” se trouve
aussi, actuellement, en dêautres mondes (ou se retrouvait,
un jour, sur ce monde) sur un autre support que le n»tre
? â Le dernier bastion Ž, comme vous dites, du –spþcifiquement
humain”, il nêest pas important qu'il soit ou non le
premier ou le dernier. Il est trús important en revanche
qu'il existe, qu'il soit dþcouvert, qu'il soit dþfini,
qu'il soit dþfendu mordicus.
4) Lequel â dernier bastion sera de l'ordre du relationnel.
Appelez Ða empathie ou compassion Ž (rþponse
š Sylvain Fontaine). Dêaucuns l'appellent amour.
Sþti pas une bonne nouvelle, К ?
5) A moi vous avez rþpondu â dans le crþpuscule de l'humanitþ,
l'humanisme tient enfin son programme : soins palliatifs
pour tous. Programme d'une ambition extr¡me. Ž Jêenlúverais,
si vous permettez, le mot â enfin Ž, car il est vieux-vieux
ce programme, et scrupuleusement appliquþ hier comme
aujourd'hui par un nombre incalculable d'humains, quelques
rares cþlúbres, la trús grande majoritþ inconnus des
médias (mais beaucoup d'entre nous ont la chance
dêen avoir connu ou dêen connaître autour d'eux). Ca
c'est la plus belle des bonnes nouvelles : s'il est
effectivement d'une extr¡me ambition, le programme est
immþdiatement applicable, š minuscule ou š plus grande
þchelle, par chacun des –spþcifiquement humains” du
Cheptel !
Michel
Arnaud, 5/1/2002 :
Je viens de refermer votre ouvrage et j'ai une impression
d'inachevþ. Comme si vous n'osiez conclure vous m¡me,
obsþdþ par cette fin de l'homme "totalement inhumaine".
En m¡me temps il est difficile de ne pas adhþrer š votre
dþmonstration, mais j'y vois plus une dþmonstration
de la b¡tise humaine (le "suivisme du cheptel"
n'est plus š dþmontrer), mais la faÐon dont vous dþcrivez
les "imbus" donne de grands espoirs (du moins
est-ce mon avis) : je suis persuadþ que "la connerie"
ne gouvernera jamais le monde, m¡me si elle tente de
le faire.
Il me semble qu'une trús grande partie des rþactions
aprús le 11 septembre le dþmontre : malgrþ l'þnergie
dþployþe par les "aúdes" un grand nombre de
"personnes", surtout parmi les "epsilon",
n'adhúre pas du tout š la langue de bois.
Certes la loi du plus fort s'impose souvent. Mais je
ne suis pas persuadþ qu'"au bout" elle gagnera.
De plus il me semble que tout au long de cet ouvrage
vous parlez de l"homme" en tant qu'þlþment
masculin de l'humanitþ. Toutes les femmes (þlþment "fþminin"
de l'humanitþ que l'on oublie trop souvent) ne seraient-elles
que des epsilon ? Certes il existe un certain nombre
de clones de "Mme Vache Folle", mais ils ne
me semblent pas ¡tre majoritaires. Et si l'avenir
de l'homme þtait la femme ?
Et si l'avenir du "cheptel" þtait la rþvolte
des "epsilon", dþtruisant le "Successeur"
et les "imbus" ? Et pourquoi ne pas envisager
que certains "imbus", devant les dþgŠts
provoquþs par l'þmergence du Successeur se mettent š
rþagir.
Vous citez souvent Teilhard de Chardin ; or ce dernier
n'a pas la vision pessimiste de l'avenir de l'humanitþ.
Je sais qu'on lui reproche souvent son "optimisme",
mais il ne faut pas le rþduire š cela. Il dit aussi
beaucoup d'autres choses : entre autre que l'Homme n'est
pas "fini" ; la crþation continue tous les
jours. Et rien ne dit que l'Evolution ne fasse pas de
m¡me.
Je ne sais si vous rþagirez š ces quelques mots þcrits
dans la foulþe de la fermeture du livre.
En tout cas un trús grand merci pour votre faÐon de
pousser š la rþflexion. Merci d'¡tre un "emp¡cheur
de penser en rond".
Jean-Michel
Truong :
Ada, un des personnages du Successeur de pierre,
croit comme vous que si le Successeur sêest transformþ
en un instrument de domination, cêest quêil a trop
longtemps þvoluþ sous la pression exclusive des mŠles,
et formule le projet de le â fþminiser Ž.
Cêest aussi š cette question que je fais allusion
š la note 3 de la page 39 de Totalement inhumaine,
lorsque jêþcris â On se prend parfois š r¡ver
š ce que serait devenue lêinformatique si davantage
de fþes sêþtaient penchþes sur son berceau Ž.
Mais lêexemple de â Madame Vache Folle Ž
À pas si exceptionnel que Ða, š en juger par la composition
des cabinets ministþriels ou des promotions de lêENA,
par exemple À, prouve que lêappartenance š la caste
des Imbus nêest pas quêune affaire de sexe biologique.
Cela dit, je soupÐonne comme vous que sêil doit y
avoir une solution au problúme, celle-ci passera forcþment
par une prise de conscience et un changement dêallþgeance
des Imbus.
Swann
Seinfeld, 5/3/03 : Question concernant les applications
de l'intelligence artificielle
Je suis étudiant à l'université
René Descartes et je m'intéresse à
l'intelligence artificielle par rapport aux sciences
humaines. J'aimerais savoir quelles sont les perspectives
d'applications de l'intelligence artificielle par exemple
le traitement du langage ou la bibliométrie...
Jean-Michel
Truong :
Le sujet est trop vaste pour tenir dans ces colonnes.
Je vous invite à vous référer
à la revue américaine AI Magazine
qui présente dans chacun de ses numéros
des applications significatives et publie tous les
ans un catalogue raisonné des principales réalisations
dans le monde.
Swann
Seinfeld :
J'aimerais aussi savoir quels sont les essais sur une
autre manière de raisonner ? Puisqu'il semble
que la manière humaine soit trop difficile à
simuler, peut-être que des scientifiques essaient
de faire autrement?
Jean-Michel
Truong :
Vous pouvez par exemple rechercher dans une base de
données documentaire à l'aide les entrées
suivantes : raisonnement par analogie, raisonnement
à base d'exemples, raisonnement par cas
(case-based reasoning), raisonnement probabiliste
et incertain, raisonnement temporel et spatial,
raisonnement qualitatif, et aussi : logiques
non-classiques, logiques floues (fuzzy logic).
Notez que le courant connexionniste s'est développé
précisément à partir d'une critique
du raisonnement et de la représentation tels
que les concevait le courant cognitiviste. Voyez à
ce sujet les références [Dreyfus] dans
la bibliographie
de Totalement inhumaine. Enfin, il existe tout
un courant de recherche sur la pensée sans
raisonnement : voir par exemple dans la bibliographie
les références [Brooks], et dans les
bases documentaires les entrées intelligence
without reason, intelligence without representation,
et plus généralement les travaux d'éthologie
tendant à mettre en évidence l'existence
d'une proto-pensée animale.
Georges
Tafelmacher, artisan et artiste anarchiste, 10/3/02
:
Bravo pour votre bravoure. Les braves apprécieront.
Il est temps de raconter la vérité. Enfin
des paroles réconfortant dans ce monde de brutes,
de guerre, de violence, d'autoritarisme condescendante,
de justice de classe, d'industrialisation exponentielle,
d'empoisonnement mondialisé !
Permettez-vous d'emprunter quelques citations pour confondre
les global leaders? Merci!!
Jean-Michel
Truong :
Tout usage de mes textes est bienvenu dès lors
qu'il respecte le droit en vigueur.
Emmanuel
Dion, 14/03/02 : Pour
un ré-examen de la possibilité d'une communication
symbolique avec les machines
J'ai
apprécié votre essai : facile à
lire, plein d'idées clairement exprimées
(certaines connues, d'autres moins), au style flamboyant,
voire lyrique, à la prétention immense,
et aux conclusions nihilistes. Les sources sont précises
et informées, mais l'organisation logique de
la démonstration m'a parfois semblée spécieuse.
Les
idées que j'ai retenues sont les suivantes:
1)
L'humanité n'est pas plus l'unique propriétaire
de la conscience que les acides aminés ne sont
celui de la vie. Tout est affaire d'organisation ou
d'ordre, et non de matériau (je suis d'accord,
c'est la position connue des théoriciens de l'alife).
2)
Les machines (le "successeur") prendront bientôt
totalement le pouvoir (je suis d'accord, c'est la théorie
assez connue de l'émergence)
3)
Elles l'ont déjà pris (je suis en partie
d'accord, sur ce point, vous êtes informé
et convaincant, bien qu'il ne s'agisse au fond que d'une
sorte d'habillage moderne et lyrique de ce qui était
déjà dit, par exemple, dans "la troisième
vague" de Toffler; ce qui est dit des "mèmes"
est au fond vrai depuis l'émergence du langage,
et ce n'est que d'une double accélération
qu'il s'agit, par l'écrit puis l'électronique;
Y a-t-il un changement qualitatif? Cela peut se discuter)
4)
Tant mieux, car l'homme est intrinsèquement mauvais
(je suis en désaccord; je ne suis pas humaniste,
mais je ne suis pas non plus anti-humaniste; je suis
idéaliste au fond, et j'ai une solidarité,
non de principe mais de fait, avec mes homologues humains,
c'est-à-dire que si je ne partage pas toutes
les valeurs dominantes qu'ils expriment, j'en partage
tout de même quelques unes, et je me reconnais
comme l'un des leurs davantage que comme une machine
(au moins pour le moment)).
L'hypothèse
que j'ai regretté de ne pas vous voir examiner
est celle de la coexistence pacifique des hommes et
des machines (non pas dans un sens matériel "cybiontique"
cher au béat De Rosnay, mais au sens idéel
de tolérance mutuelle). Celle-ci serait
pourtant rendue possible par un interfaçage symbolique
avec elles, notamment au moyen du langage naturel (unrestricted
success at the Turing test) point qui n'est absolument
pas abordé dans l'essai, peut-être parce
que celui-ci s'en arrête à l'échec
(fort bien relaté) de la voie symbolique en IA
dans les années 1970/1980. Encore ne faut-il
pas exclure que la communication symbolique homme/machine
puisse advenir, non comme CAUSE mais comme CONSEQUENCE
d'une IA forte émergente.
Emporté
dans une vision trop agressive, votre essai (qui fait
une fixation inutile sur les génocides du XXème
siècle, qui n'ont à mon sens rien révélé
sur l'homme qu'on ne sût déjà) oppose
tous les partis possibles en guerres potentielles, en
massacres et disparitions nécessaires.
Pour
ma part, je ne crains pas les machines (pas plus que
vous semble-t-il). Mais contrairement à vous,
non parce que je désespère de l'humanité,
mais bien parce que je pense que nous n'avons pas à
craindre une intelligence supérieure à
la nôtre si l'on part du principe qu'elle ne nous
sera pas si radicalement étrangère ou
moralement opposée, c'est-à-dire si l'on
a vraiment une vision absolutiste et non relativiste
du monde et de sa représentation, et que l'on
croit que, dans la mesure de nos possibilités,
nous avons déjà entrevu une parcelle de
Vérité.
Jean-Michel
Truong :
Loin d'exclure toute possibilité
de communication homme/machine, je suggère
(p. 207) que le Successeur usera de notre langage,
comme d'une langue étrangère, aussi
longtemps qu'il aura besoin de nous.
Quant à qualifier de "pacifique"
notre relation avec le Successeur, je n'y suis pas
opposé : c'est en effet la paisible coexistence
du berger avec son troupeau, de l'éleveur prenant
soin sans brutalité inutile du cheptel dont
il se repaît.
Emmanuel
Dion,
est revenu sur son texte et sur ces questions le 15/05/02
Stéphane
Knecht, 19/3/02 :
Vos livres sur l'IA m'ayant beaucoup intéressé,
je me demandais s'il pouvait y avoir des relations entre
l'IA et les recherches de C.G. Jung et Carlos Castaneda?
Ces deux hommes ont toute leur vie cherché à
comprendre, de manière scientifique, la conscience
de l'homme et son accroissement, l'un par le biais de
la Psyché et l'autre du Chamanisme primitif.
Ce qu'ils ont découvert ouvre les portes vers
des champs immenses de perception nouvelle.
Se peut-il que l'émergence de l'IA réduise
à néant ces possiblités?
D'après vous l'IA (et de même la réalité
virtuelle, en faisant référence à
Philippe Quéau) est-il un frein ou bien un moteur
qui permettrait de nous surpasser et ainsi de nous dégager
de notre compréhension limitée?
Jean-Michel
Truong :
Je ne connais pas bien les travaux de Jung, et pas
du tout ceux de Castaneda.
Cela dit, plus généralement, les recherches
en IA et celles portant sur la conscience ont
des rapports évidents : d'une part, les
travaux récents des psychologues, psychanalystes,
spécialistes des sciences cognitives et des
neurosciences ont contribué au progrès
de l'IA en lui fournissant notamment des représentations
de la conscience moins sommaires que celles sur lesquelles
elle avait démarré. D'autre part, l'IA
commence à fournir à ces disciplines
des moyens de modélisation et d'expérimentation
de leurs hypothèses.
Je suis pour ma part persuadé que les progrès
des deux ensembles de disciplines dépendront
de la manière dont elles sauront ou non coopérer.
Tout un courant de la psychopathologie phénoménologique
pourrait ainsi être revisité avec profit
par les chercheurs en IA. Je suis par exemple frappé
par les convergences existant entre les travaux de
Freud sur le déplacement, et ceux, plus récents,
d'Edelman sur les cartes neurales et les circuits
réentrants, qui semblent fournir une explication
anatomique aux observations cliniques du premier.
C'est pourquoi, d'une manière plus générale,
je plaide pour un rattachement à la biologie
de l'informatique et de l'IA.
Christian
Pinatel, 24/3/02 :
Juste une question, car mon imagination et mes connaissances
ne me permettent pas d'y répondre: Comment voyez
vous pour une entité non humaine post-électronique
l'ensemble de pressions qui conduirait à celle-ci
à avoir une certaine tendance à se reproduire
et à évoluer, de façon à
devenir le successeur et à succéder à
l'humain ?
Jean-Michel
Truong :
C'est précisément le but de Totalement
inhumaine que de répondre à cette
question. Pour résumer : l'humanité
a amorcé l'évolution du Successeur
en mettant en circulation sur ses réseaux de
transfert de données des entités autoreproductrices
capables de mutations spontanées : les
e-gènes. La reproduction de ces derniers
est guidée par les mèmes, au moyen de
ce que j'ai appelé la pompe mème
/ e-gènes, dont l'action tend à
diriger toujours plus de ressources vers les e-gènes.
Le processus une fois amorcé s'autoentretient
et s'amplifie, par un mécanisme nommé
exaptation. Totalement inhumaine analyse
en détail trois cas de fonctionnement de ce
processus : la « Guerre des étoiles »,
la « Productivité des services »
et la « Folie dot-com », où
l'on voit comment le Successeur s'approprie à
notre insu et à notre détriment une
part toujours plus grande de nos richesses.
Christian
Pinatel, 25/3/02 :
Certes, mais les entités autoreproductrices
sont effectivement autoreproductrices dans un milieu
de culture aujourd'hui entièrement d'origine
humaine, né de besoins humains. La pression de
sélection est définie par une nécessité
purement humaine, et, là-dedans, les e-gènes
se propagent au mieux selon leur aptitude à donner
de bons résultats non pour quelque chose de nouveau,
qui aurait son bénéfice propre, mais toujours
pour les humains qui en tirent profit. La vie biologique
est le résultat de contraintes dans un milieu
dirigé par les lois que nous regroupons actuellement
sous le nom de lois physiques. Les e-gènes
et leur réplication sont le résultat de
contraintes humaines, résultat de la vie biologique,
dirigées par les lois de la vie biologique,
elles mêmes résultant des sus-citées
lois physiques. Sans la vie humaine, les e-gènes
résultant de l'humain n'ont par conséquent
pas de raison d'exister hors des besoins humains.
Jean-Michel Truong :
C'est négliger le rôle de l'exaptation
dans l'évolution du Successeur (voir
Totalement inhumaine, p. 199-202). La plume
n'a pas d'abord évolué en vue
du vol de l'oiseau, mais pour assurer une fonction
de thermorégulation. Ce n'est qu'ensuite
que l'évolution s'est saisie de cette adaptation
développée à d'autres fins, pour
en faire l'instrument du vol. De même, le Successeur
peut, pour l'heure, sembler exclusivement adapté
aux besoins de l'homme qui l'a créé,
mais il évoluera par la suite selon sa logique
propre, en détournant à son propre usage
les adaptations qui nous étaient initialement
destinées.
Christian Pinatel :
Quant au fait que cela se passe au détriment
de nos richesses, cela ne pourrait être jugé
qu'à l'échelle globale de l'humain, pas
à l'échelle de ceux qui ne savent pas
en tirer profit. Il est bien net que je n'entend pas
par là donner mon approbation à cet ensemble
de phénomènes, et que la bonne répartition
des richesses sur la planète peut être
discutée par ailleurs. Mais, cependant, ne pourrait-on
pas en dire autant de toute étape technologique
survenue entre l'émergence de l'humain et aujourd'hui?
Jean-Michel
Truong :
C'est précisément ce à quoi je
fais référence au chapitre 14 de Totalement
inhumaine. Nos objets ont appris à nous
manipuler en vue de nous soustraire des ressources
depuis le premier jour. La nouveauté avec les
e-gènes et ce qui les distingue radicalement
de toutes nos autres productions est que pour
la première fois, certains de ces objets sont
autoreproductibles, capables de muter spontanément,
et de circuler librement sur nos réseaux. Autrement
dit, certains de ces objets ont acquis les attributs
du vivant.
Christian
Pinatel :
Peut- on affirmer que si des humains, voire des pays
entiers souffrent d'une attribution préférentielle
de moyens vers du support à e-gènes par
des individus en disposant selon leur bon vouloir (1),
plutôt qu'à de la vie humaine, c'est pour
le profit du Successeur, et non pour le profit de ces
individus, éventuellement peu nombreux et choisissant
les actions qui leurs sont le plus profitables, indépendamment
de toute souffrance humaine se passant à un endroit
où elle ne pas leur être imputée?
(1) Cette notion de "bon vouloir" devrait
être développée, car à la
manière des fonctionnement totalitaires, on peut
observer une disparition des informations entre l'ordre
donné et l'exécution, celui qui exécute
se cachant derrière l'ordre, et celui qui ordonne
se cachant derrière le fait de ne pas savoir
les conséquences que ses ordres impliquent. Cela
a très bien fonctionné sous le 3ème
Reich, l'ordre initial étant l'attribution des
pouvoirs à un individu à petite moustache,
le donneur d'ordre étant, il faut le reconnaître,
le peuple, et les ordres exécutés étant
ce que l'on retient généralement aujourd'hui
des années 39-45.
Jean-Michel
Truong :
La grande « habileté »
du Successeur est de nous faire croire, par le truchement
de certains mèmes comme celui de la
Productivité ou celui de la Nouvelle économie
qu'il est à notre service et travaille
à notre profit. Une caste d'humains sévèrement
contaminés par cette croyance que j'appelle
les Imbus dirige en conséquence vers
lui des flux toujours plus importants de ressources.
C'est ainsi que 5200 milliards de dollars ont été
investis dans la Folie dot-com, en pure perte pour
l'humanité, mais non pour le Successeur dont,
grâce à ce subterfuge, le réseau
s'est accru de 600 millions de noeuds et de millions
de kilomètres de fibres optiques.
Christian
Pinatel :
Au
fil de la discussion, je saisis le point duquel je voulais
réellement débattre: le fait que le Successeur
ai déjà acquis les attributs du
vivant, en l'occurrence ceux se manifestant par l'envie
de faire croire à d'autres êtres (nous,
humains) des choses qui lui profitent. Car, bien sûr,
nier qu'une forme de vie "électronique"
puisse apparaître sur un réseau sur lequel
circule de nombreux e-gènes ne me semble pas
envisageable, n'ayant aucun argument pour cela. Là
où j'ai du mal à vous suivre, c'est dans
le fait d'attribuer certains faits ("Folie dot-com",
"Guerre des étoiles", "Productivité
des services") à l'action du Successeur
en fonctionnement. En effet, il me semble que ce type
de phénomène ne présente rien d'anormal
pour l'humanité. La croyance des Imbus ne prouve
rien: de tous temps, des mèmes conduisant certains
individus à en exploiter d'autres au titre d'une
cause apparemment bonne se sont propagés (les
pyramides, le mur de chine, etc.) sans qu'une intention
non humaine soit derrière. Un des meilleurs exemples
est la masse de richesses qu'a consacré l'Empire
Romain au vin, qui a conduit nombre de ses actions à
travers le monde (que penser alors des levures qui nous
exploitent en nous rendant dépendant de l'alcool
qu'elles produisent en se multipliant?). Une construction
qui soit un excellent support pour l'apparition du Successeur
est une chose, que celle-ci lui soit due en est une
autre. Que peut-être un signe indubitable de son
existence ?
Jean-Michel
Truong :
Vous
soulignez à juste titre que l'alliance des
mots et des objets en vue de manipuler l'homme ne
date pas d'hier. Le chapitre 14 de Totalement inhumaine
a précisément pour but de généraliser
le mécanisme mis en évidence dans la
pompe mèmes/e-gènes, en montrant qu'il
trouve son origine dans le support anatomique commun
aux mots et aux outils la mâchoire des
premiers reptiles ainsi que l'a découvert
Leroi-Gourhan. J'y cite en particulier (p.195) deux
autres cas où le même mécanisme
est à l'oeuvre : celui de l'argent et
celui du logement.
Mais
l'existence d'un mécanisme apparemment ordonné
à un but ne nous autorise en aucun cas à
en inférer, comme vous semblez le faire, l'intervention
d'une « intention non humaine ».
Le Successeur n'a ni but, ni projet, ni volonté
propre, mais résulte du libre jeu de forces
aveugles au cours de millions d'années d'évolution.
Quant
à votre question, il n'est pas plus possible
d'acquérir aujourd'hui une certitude sur l'existence
du Successeur, qu'il n'aurait été possible
d'affirmer, voici quatre milliards d'années,
que tel assemblage de molécules surnageant
dans la soupe primitive était en réalité
l'ancêtre de Mozart.
Christian
Pinatel :
Il
me semble que nous sommes sur le point de parfaitement
nous comprendre, mais il reste néanmoins un petit
détail. C'est, dans votre réponse, la
divergence apparaissant entre "en vue de manipuler l'homme"
et " Le Successeur n'a ni but, ni projet". Pour ma bonne
interprétation de votre travail, et peut-être
pour d'autres lecteurs, pouvez vous faire quelques compléments?
Jean-Michel
Truong :
Il
semble qu'en utilisant l'expression "en vue de
"
je sois tombé dans le travers presque
inévitable dès lors qu'on parle du vivant
consistant à user à propos du
Successeur de métaphores suggérant l'existence
d'une intention. Voyez à ce sujet Totalement
inhumaine, p. 82, note 1, et ma réponse
à une question
d'Olivier Noël sur ce site.
Christian
Pinatel :
C'est tout à fait ce que je pensais,
mais je préférais vous le voir écrire.
Je vous prie de m'excuser de ne pas avoir lu en détail
votre discussion en référence. Ces points
étant éclaircis, je me permets d'avancer
quelques réflexions, qui, je pense, ne sont pas
en contradiction avec vos idées, et ne traduisent
aucun ordre mystique, mais simplement tentent de construire
une certaine logique. Il me semble en effet possible
de voir une continuité avec l'affranchissement
vis-à-vis de la lumière dans le passage
du règne végétal au règne
animal en premier lieu, puis en second lieu avec l'affranchissement
vis-à-vis de la biologie (selon notre définition
actuelle de cette science) dans le passage de l'animal
au Successeur (Il est par ailleurs intéressant
dans cette conception d'analyser le phénomène
du champignon, tentative végétale réussie
d'affranchissement vis-à-vis de la lumière,
n'ayant pas donné lieu à l'apparition
de l'intelligence ni au mouvement, mais tout de même
à des réseaux). L'assimilation
des plantes cultivées au Cheptel me semble nette,
ainsi que celle des "mauvaises herbes" aux
epsilon. En ce qui concerne les Imbus, selon ce découpage,
leur prépondérance ne serait que de courte
durée. Ou bien, rapidement, Imbus et Cheptel
ne feraient qu'un. Il reste, bien évidemment,
le fait que pour le moment, l'animal ne présente
a priori qu'un seul genre intéressant
pour le Successeur: le genre Homo. N'est-il pas
envisageable alors de supposer une scission de l'espèce
issue de notre technologie actuelle ou proche (clonage,
corrections génétiques), avec l'évidence
d'un inévitable accroissement des différences
de moyens, conduisant à deux espèces distinctes:
l'une "naturelle" , c'est à dire l'humain
actuel, simplement évolué selon la sélection
génétique traditionnelle, et un humain
génétiquement modifié, plus adapté
(de par de nouveaux types de modification du génome)
à une bonne collaboration avec le Successeur,
grâce justement à l'appui intéressé
de celui-ci ? L'intelligence des Imbus/Cheptel
ne serait alors que la capacité du soja à
produire des protéines alors que la force des
epsilon serait d'apparaître là où
on en a le moins envie, comme le chénopode, l'amarante
ou le chiendent. Cela suppose ainsi, non pas un affrontement
direct des deux groupes (la spéciation en question
n'est pas forcément que dichotomique à
long terme), mais des exploitations différentes
et concurrentielles d'une situation.
Jean-Michel
Truong :
Votre
commentaire démontre brillamment l'intérêt
et la nécessité d'arracher
le Successeur à l'emprise des sciences de l'ingénieur
pour le rendre à son champ d'origine, celui
de la biologie. Seule cette discipline possède
les outils concepts, méthodes, connaissances
permettant une approche exhaustive de cette forme
de vie en voie de spéciation. Elle seule permet
de saisir le continuum dans le cours duquel
émerge le Successeur l'exemple du champignon
est à cet égard particulièrement
démonstratif. Elle seule aussi dispose du répertoire
de précédents permettant d'en préfigurer
les évolutions futures ou, à tout le
moins, de ne pas les confiner à des scénarios
aussi stériles que stéréotypés.
Enfin, je suis convaincu qu'ainsi que vous le suggérez,
c'est de préférence vers la biologie
végétale et celle des végétaux
les plus frustres qu'il faudra se tourner,
dans un premier temps, pour puiser les métaphores
et intuitions nécessaires.
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